
L’enfance d’un insulaire tourné vers le large
Né en 1948 à Auckland, en Nouvelle-Zélande, Sir Peter Blake grandit dans un pays où la mer façonne l’identité nationale. La culture maritime y est omniprésente, et les régates font partie du quotidien. Très jeune, Blake navigue avec son frère sur de petits dériveurs dans le golfe d’Hauraki. Il n’a rien d’un enfant prodige au sens académique du terme. Ce qui le distingue déjà, c’est une endurance mentale hors norme et une capacité à encaisser la fatigue sans jamais se plaindre. Il apprend vite que la mer récompense la rigueur et punit l’improvisation. Cette leçon ne le quittera jamais. À la fin des années 1960, alors que la course au large connaît un essor spectaculaire, il choisit de s’orienter vers les grandes épreuves océaniques. Son ambition est claire : se confronter aux plus dures courses autour du monde.
La Whitbread : école de l’extrême
La Whitbread Round the World Race représente alors l’épreuve ultime. Loin des bateaux ultralégers actuels, les voiliers engagés dans les années 1970 et 1980 sont lourds, rustiques, soumis à des contraintes structurelles énormes. Les équipages affrontent des semaines de mer sans escale, dans les mers du Sud, avec des systèmes météo rudimentaires.
Blake participe à cinq éditions de la Whitbread. Il y apprend le management humain dans des conditions extrêmes : tensions, fatigue chronique, froid intense, avaries à répétition. Il comprend que la performance ne dépend pas uniquement du bateau, mais de la cohésion d’un groupe. En 1989-1990, à la barre de Steinlager 2, il entre dans la légende. Son équipage remporte les six étapes de la course autour du monde, un exploit inédit qui ne sera jamais reproduit. Ce succès n’est pas seulement technique. Il repose sur une préparation méthodique, une discipline collective et une vision stratégique globale du parcours.
Blake impose un style : détermination absolue, refus du compromis, exigence permanente. Son image – barbe rousse, bonnet vissé sur la tête, chaussettes rouges devenues fétiches – devient iconique dans le monde de la voile.

L’America’s Cup : un défi national
Si la Whitbread forge le marin d’endurance, la America’s Cup révèle le stratège politique et technologique. La Coupe n’est pas qu’une régate : c’est un affrontement industriel, financier et national. À la tête de Team New Zealand, Blake transforme un défi jugé outsider en projet structuré, professionnel, ambitieux. Il sait fédérer des ingénieurs, des architectes navals et des sponsors autour d’une vision commune. En 1995, à San Diego, le défi néo-zélandais triomphe face aux Américains. Le bateau noir Black Magic devient un symbole d’audace technologique et de cohésion nationale. Pour la première fois, le plus ancien trophée sportif au monde quitte les États-Unis pour rejoindre la Nouvelle-Zélande.
La victoire dépasse le cadre sportif. Elle renforce la fierté d’un pays de 4 millions d’habitants qui s’impose sur la scène internationale grâce à l’excellence maritime. Blake, anobli par la reine, devient Sir Peter Blake. En 2000, il conserve la Coupe à Auckland, confirmant que le succès de 1995 n’était pas un accident. Pourtant, au sommet de sa carrière, il surprend en annonçant qu’il se retire de la compétition. Il veut consacrer son énergie à une autre bataille.

L’éveil écologique : un marin face à la fragilité des mers
Au fil des années passées dans les mers australes, Blake observe les changements. Glaces plus instables, pollution visible, pression croissante sur les ressources halieutiques. Le compétiteur se transforme peu à peu en témoin inquiet. À la fin des années 1990, il lance les expéditions scientifiques Blakexpeditions à bord du voilier Seamaster. Son objectif est de documenter l’état des océans et d’en faire un sujet politique majeur. Il collabore avec des scientifiques, collecte des données, multiplie les conférences.
L’Antarctique devient un point central de son engagement. Blake comprend que ce continent glacé joue un rôle clé dans l’équilibre climatique mondial. Il plaide pour sa protection renforcée et alerte sur les conséquences du réchauffement planétaire. Son discours n’est pas militant au sens traditionnel. Il s’appuie sur son autorité de marin. Lorsqu’il parle de la mer, il parle d’expérience. Il évoque les houles du Sud, la glace dérivante, la solitude des longues traversées. Son témoignage a un poids particulier, car il vient d’un homme qui a affronté ces éléments.
Une fin tragique au cœur de l’Amazonie
Le 5 décembre 2001, lors d’une mission scientifique sur l’Amazone, Sir Peter Blake est tué par des pirates qui attaquent son navire. Il a 53 ans. Sa disparition bouleverse la communauté nautique mondiale. Au-delà de l’émotion, c’est la perte d’une voix influente pour la protection des océans qui frappe les esprits. Blake était en train de construire un réseau international d’acteurs engagés pour la mer. Son projet dépassait le cadre néo-zélandais.
Un héritage durable
Aujourd’hui encore, son nom reste associé à la performance et à la responsabilité. Des fondations éducatives en Nouvelle-Zélande poursuivent son travail de sensibilisation auprès des jeunes. Son message continue d’inspirer les navigateurs engagés dans des campagnes scientifiques ou environnementales. Dans un monde où la voile de compétition s’oriente vers la haute technologie et la quête de records, la figure de Blake rappelle que la mer n’est pas qu’un support de performance. Elle est un écosystème fragile, un espace commun. Sir Peter Blake a remporté les plus grandes courses de son époque. Mais sa véritable victoire réside peut-être ailleurs : dans cette prise de conscience précoce que les marins ont un rôle à jouer dans la défense des océans. Géant de la voile, il fut aussi l’un des premiers à comprendre que l’avenir de la navigation dépendrait de la capacité à préserver ce qui la rend possible. Et c’est sans doute pour cela que son sillage reste, aujourd’hui encore, profondément vivant.
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