
Un animal qui semble sorti d’un autre temps
Le premier regard posé sur le requin lutin laisse souvent place à l’incrédulité. Son profil effilé, dominé par un long rostre aplati, évoque davantage une créature de fiction qu’un poisson réel. Pourtant, Mitsukurina owstoni évolue bel et bien dans les océans actuels. Décrit scientifiquement à la fin du XIXe siècle à partir d’un spécimen pêché au large du Japon, il est aujourd’hui considéré comme le dernier représentant de la famille des Mitsukurinidae. Cette lignée remonte au Crétacé, ce qui en fait un véritable “fossile vivant”, comparable au Cœlacanthe pour son ancienneté évolutive. Sa morphologie n’a que peu évolué au fil des millions d’années. Dans les profondeurs, l’efficacité prime sur l’esthétique. Et le requin lutin en est la parfaite illustration.
Un habitant discret des grandes profondeurs
Le requin lutin fréquente principalement les talus continentaux entre 200 et 1 200 m de profondeur, parfois davantage. Des individus ont été signalés dans le Pacifique occidental, notamment au Japon, mais aussi dans l’Atlantique, au large du golfe du Mexique ou du Brésil, ainsi qu’en Australie. Ces environnements sont caractérisés par une obscurité permanente, des températures basses et une pression colossale. L’exploration humaine y demeure limitée, ce qui explique en partie la rareté des observations directes. La plupart des spécimens étudiés proviennent de captures accidentelles liées à la pêche profonde. Contrairement aux grands requins pélagiques, le requin lutin n’est pas un nageur rapide. Son corps allongé, ses nageoires relativement souples et sa musculature peu développée traduisent un mode de vie économe en énergie, adapté à un milieu où la nourriture est dispersée et les déplacements coûteux.
Une mâchoire à projection spectaculaire
L’une des caractéristiques les plus fascinantes du requin lutin réside dans son système d’attaque. Sa mâchoire peut se projeter brusquement vers l’avant grâce à un mécanisme articulé unique chez les requins modernes. Cette extension rapide lui permet de saisir des proies à distance, compensant ainsi sa faible vitesse de nage. Ce dispositif, basé sur des ligaments élastiques et une structure cartilagineuse mobile, agit comme un ressort. En une fraction de seconde, la mâchoire jaillit, les dents fines et acérées se referment, puis l’ensemble revient en position initiale. Dans l’obscurité abyssale, la détection des proies repose moins sur la vue que sur la perception électrosensorielle. Le museau du requin lutin est couvert d’ampoules de Lorenzini, capables de capter les faibles champs électriques émis par les organismes vivants. Cette sensibilité lui permet de repérer poissons benthiques, calmars ou crustacés enfouis dans les sédiments.

Une apparence déroutante mais inoffensive
Avec une longueur moyenne de 3 à 4 m, certains spécimens dépassant 5 m, le requin lutin impressionne par sa taille autant que par son apparence. Sa peau rosée s’explique par l’absence de pigmentation sombre et par la finesse de ses tissus, qui laissent transparaître les vaisseaux sanguins. Hors de son environnement naturel, l’animal paraît presque fragile. Remonté à la surface, il supporte mal la lumière et les variations de pression. Contrairement au Grand requin blanc, il ne présente aucun danger pour l’être humain. Les interactions restent extrêmement rares et se limitent à des captures accidentelles.
Son allure “monstrueuse” tient davantage à l’adaptation qu’à l’agressivité. Chaque détail anatomique répond aux contraintes d’un monde où la discrétion et l’efficacité priment sur la puissance.
Une biologie encore largement méconnue
Malgré plus d’un siècle d’études ponctuelles, la biologie du requin lutin demeure mal documentée. On suppose qu’il est ovovivipare, comme de nombreux requins profonds, mais les données sur sa reproduction sont fragmentaires. La croissance, la longévité et la dynamique des populations restent également incertaines. La difficulté d’observer l’espèce dans son habitat naturel limite considérablement la compréhension de son comportement. Les expéditions océanographiques récentes, appuyées par des submersibles et des robots téléguidés, commencent seulement à lever une partie du voile sur ces écosystèmes abyssaux. La pêche profonde, en expansion depuis plusieurs décennies, représente une pression potentielle. Même si le requin lutin n’est pas ciblé commercialement, les captures accessoires pourraient avoir un impact sur une espèce dont l’abondance réelle reste inconnue.
Le symbole d’un océan encore inexploré
Le requin lutin rappelle une évidence souvent oubliée : les abysses constituent l’un des derniers grands territoires méconnus de la planète. On estime qu’une immense partie des fonds marins n’a jamais été explorée en détail. Dans cet univers silencieux, des espèces anciennes continuent d’évoluer loin des regards. À l’heure où l’exploration spatiale nourrit les imaginaires, le mystère se trouve peut-être davantage sous nos coques que dans les étoiles. Le requin lutin, avec son profil irréel et son héritage préhistorique, incarne cette part d’inconnu. Un prédateur discret, témoin d’une histoire vieille de plusieurs millions d’années, qui nage encore dans l’ombre des grands fonds.
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