
Le 2 mars 2026, l’équipage du WHY a posé pied à terre à Ushuaïa, refermant une parenthèse de 77 jours dans les eaux de la péninsule Antarctique. Partie le 4 décembre 2025, la goélette d’Under The Pole revenait d’une campagne hors norme, à la fois scientifique, humaine et politique, menée dans l’un des environnements les plus exigeants de la planète. Pour Emmanuelle Périé-Bardout et Ghislain Bardout, cette expédition avait une portée particulière. Elle s’inscrit dans une trajectoire de près de 20 ans d’exploration polaire et océanique. Mais cette fois, l’enjeu dépassait encore le seul exploit. À bord, 15 membres d’équipage ont poursuivi le programme DEEPLIFE, labellisé par la Décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques, avec une ambition claire : mieux comprendre des écosystèmes profonds encore largement méconnus, et transformer cette connaissance en levier concret de protection.
Une expédition polaire d’une ampleur inédite pour DEEPLIFE
En Antarctique, Under The Pole n’est pas venu seulement documenter des paysages grandioses ou filmer la vie sauvage. L’objectif était bien plus précis : identifier, explorer et caractériser des habitats benthiques profonds, jusqu’à 130 m, afin d’en mesurer la richesse et la vulnérabilité. Cette campagne apparaît déjà comme la plus ambitieuse conduite depuis le lancement de DEEPLIFE en 2021. Entre plongées polaires, observations, installation de dispositifs scientifiques, sensibilisation et actions de conservation, le WHY a servi de plateforme flottante pour une exploration de très haute intensité. Avant le départ, plusieurs sites jugés prometteurs avaient été sélectionnés. Leur exploration avait été autorisée par les Terres australes et antarctiques françaises, l’autorité compétente pour encadrer l’accès à cette zone. Lors de la première phase de mission, les équipes ont multiplié les plongées afin d’identifier les secteurs les plus intéressants. C’est finalement près de l’île Doumer qu’un site s’est imposé comme le cœur scientifique de l’expédition.

Près de l’île Doumer, une forêt animale marine rarement observée
Le programme DEEPLIFE a été déployé sur une forêt animale marine située entre 70 et 130 m de profondeur. Ce site présentait une singularité majeure : contrairement aux forêts déjà étudiées par le programme, souvent dominées par des coraux noirs ou des gorgones, celle-ci était principalement composée de bryozoaires. Cette différence n’a rien d’anecdotique. Elle ouvre une nouvelle page pour la recherche sur ces écosystèmes profonds, comparables à de véritables architectures vivantes sous-marines, où de nombreuses espèces trouvent refuge, support ou nourriture. Pour analyser cette forêt, les scientifiques ont mis en œuvre les protocoles habituels de DEEPLIFE : photoquadrats, échantillonnages ciblés, capteurs et bancs expérimentaux. Mais un nouveau protocole a aussi été ajouté, cette fois pour mieux caractériser le réseau trophique de cet habitat, autrement dit les relations alimentaires qui structurent cet écosystème.
L’équipe scientifique permanente du WHY, formée par Lorenzo Bramanti, chercheur au CNRS et directeur du programme, et Florence Niemetzky, a été renforcée pour l’occasion par Francisco Otero, professeur à l’Université de Las Palmas de Gran Canaria, et Juliette Jacquemont, chercheuse postdoctorale à l’University of California, Santa Barbara.
Les observations réalisées sur place ont confirmé la richesse exceptionnelle du site. En profondeur, les scientifiques ont décrit une rupture nette avec le paysage austère de la surface. Sous les glaces et la lumière diffuse, le fond se transforme en univers foisonnant, structuré, coloré, presque exubérant. Bryozoaires, gorgones orangées du groupe des Primnoidea, isopodes du genre Antarcturus, holothuries, crinoïdes : tout un monde s’organise autour de ces structures ramifiées, comme dans une forêt miniature. L’image frappe d’autant plus qu’elle contraste avec l’immensité blanche et minérale du dehors.
Avec le Malizia Explorer, la science a navigué à la voile
L’autre force de cette expédition tient à son format. Under The Pole a mené cette mission en lien étroit avec le Malizia Explorer, voilier de recherche porté par la Team Malizia et le skipper Boris Herrmann. Ensemble, les deux équipages ont construit une coopération rare, mêlant navigation, logistique, science et mobilisation. Deux programmes se sont ainsi croisés en Antarctique. D’un côté, DEEPLIFE, consacré aux écosystèmes marins profonds. De l’autre, une étude sur les effets du changement climatique sur l’océan Austral, conduite par Léa Olivier, chercheuse à l’Alfred Wegener Institute en Allemagne. Pendant 2 mois, cette alliance a permis de mutualiser les compétences et les moyens. Surtout, elle a offert au WHY un atout décisif : celui de rester 3 mois complets dans la péninsule Antarctique sans avoir à interrompre sa mission pour des raisons d’approvisionnement. Le Malizia Explorer a effectué 3 rotations, apportant du ravitaillement et transportant à bord différentes personnalités engagées. Ce soutien logistique a considérablement renforcé la portée de l’expédition.

De la recherche à la mobilisation pour protéger l’Antarctique
Au fil des semaines, le projet a pris une dimension plus large encore. Car les données produites par DEEPLIFE n’avaient pas seulement vocation à enrichir la connaissance scientifique. Elles devaient aussi nourrir une stratégie de conservation. Under The Pole et le Malizia Explorer ont ainsi accueilli plusieurs activistes à bord, parmi lesquelles Camille Étienne, Luisa Neubauer, Tamara Klink et Anne Sophie Roux. Leur présence n’avait rien de symbolique. L’idée était de faire circuler immédiatement les résultats, les récits et les constats, pour transformer l’observation en message public et politique. La campagne construite à bord vise un objectif précis : soutenir la création de l’aire marine protégée Domain 1, à l’ouest de la péninsule Antarctique. Cette proposition, portée depuis 2018 par le Chili et l’Argentine, cherche à protéger des habitats essentiels du krill, espèce centrale de la chaîne alimentaire antarctique, mais aussi ses prédateurs, des baleines aux phoques, des manchots aux oiseaux marins, ainsi que les grands équilibres benthiques et pélagiques de l’océan Austral. La dynamique est déjà enclenchée. Une pétition internationale a dépassé les 26000 signatures, première étape d’une mobilisation appelée à monter en puissance dans les prochains mois. La prochaine réunion de la CCAMLR, prévue en octobre, constitue désormais un rendez-vous clé pour l’avenir de cette AMP.
Un retour à Ushuaïa, mais une mission loin d’être terminée
Le retour du WHY à Ushuaïa ne clôt pas réellement l’histoire. Il marque plutôt un changement de phase. Les plongées sont terminées, les observations de terrain aussi, mais le travail scientifique commence à peine dans toute sa profondeur : analyses, interprétations, caractérisation des habitats, valorisation des données. L’un des enjeux majeurs sera notamment de documenter les écosystèmes découverts comme de possibles écosystèmes marins vulnérables. Cette qualification est essentielle. Elle concerne des habitats profonds d’une grande richesse biologique, mais aussi d’une extrême fragilité face aux perturbations humaines, notamment certaines pratiques de pêche de fond.
C’est sans doute là que cette mission antarctique prend tout son sens. Under The Pole n’est pas revenu seulement avec des images spectaculaires ou le récit d’une navigation extrême. L’expédition rapporte aussi des arguments scientifiques, des observations de terrain et un matériau concret pour défendre un océan encore peu connu, mais déjà sous pression.
Dans un monde où les régions polaires restent souvent perçues comme des marges lointaines, cette campagne rappelle qu’elles sont au contraire au centre des grands équilibres climatiques et biologiques. Et qu’en Antarctique, sous la glace et les vents, la connaissance reste l’un des outils les plus puissants pour protéger.
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