En 1952, Alain Bombard traverse l’Atlantique sur un canot pneumatique de 4,65 mètres, sans réserve ordinaire de vivres ni d’eau douce. Son pari bouleverse la réflexion sur le sauvetage en mer, mais certaines de ses conclusions restent discutées et ne doivent pas être prises pour un manuel de survie actuel.

Le choc qui fait naître une obsession
À Boulogne-sur-Mer, au début des années 1950, le jeune médecin Alain Bombard voit arriver les victimes d’un naufrage survenu presque à portée du port. L’épisode le marque durablement. Il s’interroge sur ces hommes retrouvés morts après un temps relativement court passé dans l’eau ou dans une embarcation de fortune. La faim et la soif expliquent-elles tout ? Ou la panique, l’abandon et l’absence de matériel adapté précipitent-ils aussi les décès ?
Bombard ne se contente pas d’une intuition. Il étudie les récits de naufrages, la composition du plancton, la chair des poissons et les possibilités offertes par un radeau pneumatique. Son idée centrale est simple : un naufragé qui dispose d’une embarcation souple, de quelques instruments et d’une méthode peut tenir assez longtemps pour être secouru. Il insiste également sur la dimension psychologique. À ses yeux, conserver un objectif quotidien, pêcher, observer et agir protège du désespoir.
Le projet se situe dans une époque où les équipements de sauvetage restent inégaux. Les chaloupes rigides sont lourdes et difficiles à mettre à l’eau lorsque le navire gîte ou sombre rapidement. Le canot pneumatique, encore loin d’être généralisé, offre une autre logique : peu encombrant, flottant même partiellement endommagé, il peut rester disponible quand une embarcation classique devient inutilisable.
Une répétition en Méditerranée
Au printemps 1952, Bombard quitte Monaco avec le Britannique Jack Palmer à bord de L’Hérétique, un Zodiac Mark III gréé d’une petite voile. L’embarcation mesure 4,65 mètres. Le duo veut tester la pêche, la récupération d’eau contenue dans les tissus des poissons et la consommation de plancton. Cette première tentative n’a rien d’une démonstration parfaite : la navigation est laborieuse, les prises sont irrégulières et un ravitaillement devient nécessaire.
Après les Baléares et Tanger, Palmer renonce. Bombard choisit pourtant de poursuivre seul. Il gagne Casablanca puis Las Palmas, dans l’archipel des Canaries. Cette escale marque le véritable départ de la traversée atlantique. Le 19 octobre 1952, à vingt-sept ans, il reprend la mer sur un radeau ouvert, muni d’une voile, d’un filet à plancton, de matériel de pêche, d’un sextant et de vivres de secours placés sous scellés.
Le mot « naufragé » est donc une construction expérimentale. Bombard ne survit pas à la destruction imprévue d’un navire : il se met délibérément dans une situation de dénuement extrême, tout en disposant de connaissances, d’un équipement choisi et d’une route préparée. Cette différence n’enlève rien au risque, mais elle évite de transformer l’expérience en légende imprécise.
Une traversée de 65 jours sur un canot de caoutchouc
La traversée dure soixante-cinq jours. L’Hérétique avance au gré des alizés et du courant nord-équatorial. La vie à bord se résume à quelques mètres carrés constamment mouillés. Bombard pêche des dorades et d’autres poissons, mange une partie de ses prises crues et recueille leur liquide en pressant leur chair. Le plancton, filtré avec un filet, doit notamment lui apporter des vitamines. La pluie, lorsqu’elle arrive, fournit l’eau la plus précieuse.
Le tableau est loin de l’aventure confortable parfois racontée après coup. La voile se déchire, la peau souffre, les troubles digestifs se multiplient et l’organisme s’épuise. Bombard croise le cargo Arakaka. Il monte à bord, accepte un repas et apprend que son estimation de position comporte une erreur considérable, mais refuse d’abandonner. Cet épisode alimente ensuite les débats sur le caractère strictement autonome de la traversée.
Le 23 décembre 1952, il atteint la Barbade. Selon le récit retenu par Larousse, il a perdu environ vingt-cinq kilogrammes, souffre de lésions cutanées, de troubles oculaires et a perdu les ongles de plusieurs orteils. La réussite prouve qu’un homme peut rester longtemps vivant sur une petite embarcation en exploitant les ressources de la mer. Elle ne prouve pas que l’expérience soit reproductible sans danger, ni que toutes les pratiques testées soient médicalement sûres.

Une controverse médicale durable
Bombard soutient qu’une consommation limitée d’eau de mer, associée au liquide extrait des poissons et à l’eau de pluie, peut contribuer à franchir les premiers jours. Cette affirmation devient la partie la plus célèbre et la plus contestée de sa méthode. Le médecin et navigateur allemand Hannes Lindemann, qui traverse lui-même l’Atlantique en pirogue puis en kayak, conteste les conclusions françaises et souligne les effets de la charge en sel sur l’organisme.
La prudence moderne est nette : boire de l’eau de mer aggrave la déshydratation. Les reins doivent éliminer une concentration en sel supérieure à celle qu’ils peuvent rejeter avec un volume équivalent d’urine. L’organisme perd donc davantage d’eau qu’il n’en absorbe. Le récit de Bombard ne doit jamais être utilisé comme une invitation à reproduire cette pratique. En situation réelle, il faut préserver l’eau potable, recueillir la pluie, utiliser les moyens de dessalement disponibles, se signaler et suivre les consignes des services de secours.
La controverse montre aussi les limites de l’auto-expérimentation. Un seul homme, dans un itinéraire précis et avec des choix difficiles à mesurer rétrospectivement, ne constitue pas un protocole clinique. L’intérêt historique de la traversée tient moins à la validation de chaque détail physiologique qu’à la démonstration générale : une embarcation adaptée, une préparation mentale et des gestes utiles augmentent les chances de rester vivant.
Une révolution du sauvetage assombrie par Étel
De retour en France, Bombard publie Naufragé volontaire en 1953. Le livre connaît un grand retentissement. Son nom devient associé aux radeaux pneumatiques et à l’idée qu’un naufragé doit pouvoir agir plutôt que subir. Il milite pour l’amélioration des équipements, contribue aux essais de matériels et participe à la diffusion de consignes de survie. Le canot pneumatique s’impose progressivement dans les dispositifs de sauvetage.
Cette postérité comporte une page tragique. Le 3 octobre 1958, un essai de radeau organisé dans la barre d’Étel, dans le Morbihan, tourne au drame. Le radeau chavire dans les déferlantes ; le canot de sauvetage Vice-Amiral-Schwerer II se retourne à son tour. Neuf hommes meurent, dont des membres de l’équipage d’essai et cinq sauveteurs. L’enquête maritime ne retient pas de responsabilité pénale contre Bombard, mais l’événement le poursuivra et nourrit une controverse durable sur les conditions de l’essai.
Alain Bombard meurt en 2005, après avoir également mené une carrière de défenseur de la mer et d’élu. Son aventure demeure un jalon de l’histoire maritime parce qu’elle a déplacé le regard porté sur le naufragé. Elle rappelle cependant une vérité plus sobre que le mythe : survivre en mer ne repose pas sur un geste spectaculaire, mais sur une chaîne de préparation, de matériel, de discipline et de secours.
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