Naviguer seul ou à deux sur un voilier de 8 à 10 mètres ne consiste pas à reproduire les manœuvres d’un équipage complet avec moins de bras. Il faut avant tout repenser l’organisation du bateau. Mais la véritable efficacité tient moins à la quantité d’accastillage qu’à une règle simple : réduire les déplacements sur le pont et limiter au maximum les manipulations sous charge…

Sur un voilier de neuf mètres naviguant au près, une rafale arrive. Le bateau se couche, la barre devient plus dure et le moment est venu de prendre un ris. Avec quatre équipiers, la situation n’a rien d’exceptionnel : l’un reste à la barre, un autre s’occupe de la drisse, un troisième intervient au pied de mât et le dernier reprend la bosse de ris. À deux, la même opération devient déjà plus délicate. En solitaire, le navigateur doit simultanément surveiller sa route, maintenir le bateau dans une position stable, soulager la grand-voile, descendre la drisse et reprendre la bosse… C’est dans ces moments-là que l’on découvre si le plan de pont a réellement été conçu pour l’équipage présent à bord. Sur un petit croiseur utilisé essentiellement pour des sorties de quelques heures, la facilité de manœuvre est même l’une des caractéristiques les plus importantes. Un bateau compliqué finit immanquablement par sortir moins souvent. L’objectif n’est pourtant pas de transformer son voilier en cockpit de course au large couvert de bouts, de bloqueurs et d’instruments. La meilleure optimisation consiste au contraire à supprimer les gestes inutiles. Chaque déplacement évité, chaque cordage immédiatement identifiable et chaque manœuvre réalisable depuis une position stable améliorent à la fois le confort et la sécurité.
Faire du cockpit un véritable poste de travail
La tentation est grande de vouloir renvoyer absolument toutes les manœuvres vers le cockpit. Sur le papier, l’idée paraît excellente : le navigateur reste à l’arrière et contrôle tout. Dans la réalité, une dizaine de cordages aboutissant au même endroit peuvent rapidement transformer la descente en « plat de spaghettis ». Les frottements augmentent, les bouts s’empilent et l’on finit parfois par chercher plus longtemps la bonne manœuvre que si elle était restée au pied du mât.
Sur un voilier de 8 à 10 mètres naviguant fréquemment avec un équipage réduit, solo ou couple, la drisse de grand-voile et surtout les bosses de ris ont tout intérêt à revenir vers le cockpit. Même chose pour le hale-bas ou la bordure lorsqu’ils sont régulièrement utilisés. Une manœuvre rarement touchée peut, en revanche, rester au pied de mât si son renvoi impose plusieurs poulies et multiplie les frottements. Le principe essentiel est simple : tout ce qui risque de devoir être actionné lorsque le bateau devient inconfortable doit pouvoir être atteint facilement.
Les bloqueurs, au cœur de l’ergonomie
Peu spectaculaires, les bloqueurs constituent pourtant l’un des éléments essentiels d’un bateau mené en équipage réduit. Ils permettent d’utiliser successivement un même winch pour plusieurs manœuvres : drisse, ris, hale-bas ou bordure. Encore faut-il choisir un modèle correspondant au diamètre du cordage et aux charges réellement supportées. Un bloqueur mal dimensionné peut détériorer la gaine d’un bout, glisser sous tension ou devenir difficile à ouvrir.
Son emplacement compte presque autant que le modèle lui-même. Le cordage doit sortir correctement aligné vers le winch. S’il arrive de biais, les frottements augmentent et la manipulation devient moins agréable. Quelques centimètres de déplacement ou l’ajout d’un organisateur bien positionné peuvent parfois transformer complètement une manœuvre. Il faut surtout adopter une règle intangible : lorsqu’un bout est fortement chargé, on reprend d’abord la tension sur le winch avant d’ouvrir le bloqueur. Tenter de libérer directement une manœuvre sous forte tension expose à un départ brutal du cordage et à des blessures aux mains.
Un bon winch vaut parfois mieux que trois mauvais
Sur un petit croiseur familial, le winch selftailing est incontournable, surtout en équipage réduit. Le cordage maintenu dans la mâchoire supérieure permet au navigateur de tourner la manivelle avec ses deux mains sans qu’un équipier ait à reprendre le mou… En solitaire, l’avantage devient encore plus évident !
Deux winches correctement placés dans le cockpit sont souvent préférables à plusieurs petits modèles dispersés. Il faut pouvoir reprendre une écoute d’un côté tout en conservant un autre winch disponible pour une drisse ou une bosse de ris. Leur implantation doit également être observée avec attention. Peut-on tourner complètement la manivelle sans heurter le bimini ou la barre ? Peut-on travailler assis ou bien calé ? Peut-on atteindre le bloqueur associé sans se pencher exagérément ?
Un excellent exercice consiste à simuler toutes les manœuvres au port. Sans vent et sans stress, prenez un ris, larguez-le, hissez la grand-voile, roulez le génois et préparez un virement. Chaque contorsion ou changement inutile de position révèle un défaut d’ergonomie.
La prise de ris doit devenir presque ennuyeuse
Sur un voilier, aucune manœuvre ne mérite davantage d’attention que la prise de ris. Elle intervient précisément lorsque le vent monte et que le bateau devient moins confortable. Une bonne prise de ris devrait presque devenir une routine. Le pilote automatique stabilise temporairement le bateau. Le hale-bas est soulagé si nécessaire. La drisse est reprise sur le winch avant ouverture du bloqueur, puis descendue jusqu’à un repère prévu à l’avance. La bosse est reprise et la drisse remise en tension. Cela doit devenir aussi facile ! Le simple fait de poser un repère visible sur la drisse constitue une amélioration remarquable. Un petit surliage permet de savoir exactement jusqu’où affaler la voile pour chaque ris. Plus besoin de lever les yeux plusieurs fois vers le mât en laissant filer la drisse centimètre par centimètre. Les systèmes permettant de prendre un ris avec une seule bosse peuvent également être intéressants, mais uniquement si les frottements restent raisonnables. Chaque poulie et chaque changement de direction absorbent une partie de l’effort. Un montage sophistiqué que l’on n’arrive plus à étarquer correctement n’est pas une amélioration.
Avant le début de la saison, prendre plusieurs fois les ris au port est donc loin d’être inutile. On identifie immédiatement une bosse mal passée, un point dur ou une poulie mal orientée.
À l’avant, réduire les déplacements
L’enrouleur de génois a profondément changé la navigation en équipage réduit. Son intérêt ne tient pas seulement au confort : il permet surtout de réduire rapidement la surface de toile sans envoyer quelqu’un à l’avant. Le cheminement des manœuvres mérite toutefois une vraie attention. Elles doivent circuler librement, sans risque de sortir d’une poulie, et arriver dans une zone facilement accessible du cockpit. Le même principe s’applique désormais aux voiles de portant ou de petit temps grâce aux emmagasineurs. Une voile peut être préparée roulée, hissée puis mise à poste depuis le cockpit avant d’être de nouveau enroulée au moment de l’affalage…
Il est en général préférable de disposer d’une voile facile à utiliser plutôt que d’une voile théoriquement très performante que l’on hésite à envoyer. Un spi qui passe toute la saison dans son sac n’apporte aucun plaisir supplémentaire !
Le pilote automatique, l’équipier indispensable du bord
Sur un petit voilier naviguant en équipage réduit, le pilote automatique ne sert pas uniquement à lâcher la barre pour boire un café. Il devient un véritable équipier pendant les manœuvres. Quelques minutes de pilotage automatique permettent de hisser la grand-voile, prendre un ris, préparer les défenses ou dégager une écoute sans laisser le bateau partir dans tous les sens. Il faut toutefois résister à la tentation de tout lui déléguer. Un pilote automatique ne voit ni le bateau qui coupe la route ni l’engin flottant qui apparaît devant l’étrave. La veille reste indispensable. Il ne faut pas non plus utiliser l’électronique pour masquer un mauvais réglage du voilier. Si la barre devient très dure et que le pilote multiplie les corrections, il est peut-être simplement temps de réduire la toile. Un bateau équilibré fatigue moins son pilote, consomme moins d’électricité et se montre généralement plus agréable à vivre.
Virer sans transformer le cockpit en salle de sport
Le virement de bord constitue un excellent révélateur de l’organisation d’un voilier. À deux, la réussite ne dépend pas de la vitesse d’exécution mais de la préparation. La future écoute sous le vent doit être claire et déjà positionnée sur son winch. L’écoute qui travaille doit pouvoir filer sans rencontrer un sac, une manivelle ou un cordage abandonné dans le cockpit. Il n’est pas nécessaire de reproduire la gestuelle d’un équipage de régate. Le bateau peut franchir tranquillement le lit du vent, l’écoute être accompagnée puis reprise progressivement une fois la nouvelle amure établie. La simplicité reste ici encore la meilleure alliée. Des écoutes correctement dimensionnées, rangées de façon à pouvoir filer immédiatement et toujours placées au même endroit valent mieux qu’un cockpit rempli d’équipements. L’empannage demande davantage de prudence. La grand-voile doit être contrôlée et le passage de la bôme anticipé. En équipage réduit, un empannage lent et préparé sera toujours préférable à une bôme traversant brutalement le cockpit.
Faire l’audit de son propre bateau
La meilleure amélioration ne nécessite parfois aucun achat. Consacrez une sortie à observer attentivement votre manière de naviguer. Combien de fois quittez-vous le cockpit ? Pour quelles raisons ? Quel bout cherchez-vous systématiquement ? À quel moment avez-vous besoin de vos deux mains alors qu’il faudrait pouvoir vous tenir ? Quelle écoute se retrouve régulièrement sous les pieds ? Les réponses sont souvent instructives.
Un repère sur une drisse, un sac à bouts installé sous la descente ou une poulie déplacée peuvent supprimer immédiatement un problème. Dans d’autres cas, il faudra repenser un renvoi ou installer un bloqueur supplémentaire. Il est également essentiel d’effectuer cette analyse avec la personne avec laquelle on navigue habituellement. Un montage parfaitement ergonomique pour un skipper de grande taille peut devenir pénible pour un équipier plus petit. Le bateau doit être facile à utiliser par chacun.
Et après, il n’y a plus qu’à profiter et… naviguer !
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