
Il est 14 heures, le 24 novembre 2023, sur les pontons du port de Las Palmas de Gran Canaria. La 38e édition de l'ARC — l'Atlantic Rally for Cruisers — vient de donner son coup de canon de départ. Cent cinquante-six voiliers s'élancent vers les Caraïbes, cap sur Sainte-Lucie, à 2 700 milles de là. Le ciel est radieux, 28 degrés, mer quasi plate. Tout, dans l'image, ressemble à la carte postale que les navigateurs ont dans la tête depuis qu'ils ont ouvert leur premier livre de récits de navigateurs sur l’Atlantique.
Mais dans les cockpits des voiliers, les navigateurs froncent les sourcils. Les alizés ne sont pas là. Pas vraiment. Un flux de nord-est peine à s'établir, les modèles de prévision sont hésitants, et la plupart des marins expérimentés décident déjà d’orienter la route au sud, vers le Cap-Vert, pour tenter de retrouver le souffle familier qui aurait dû les accueillir dès la sortie des Canaries. La traversée sera plus longue que prévu. Certains équipages passeront par des zones de vent faible inattendues à des latitudes où les pilotes automatiques n'auraient normalement jamais à s'ennuyer.
Ce n'est pas un incident isolé. C'est une tendance. Et pour comprendre ce qui se passe, il faut aller bien au-delà du bulletin météo du jour.
Ce que la science dit des alizés en mutation
Les alizés ne sont pas de simples vents. Ils sont le souffle visible d'une mécanique planétaire titanesque : les cellules de Hadley, ces gigantesques rouleaux de convection atmosphérique qui s'étendent de l'équateur jusqu'aux tropiques, en faisant circuler l'air chaud qui monte à l'équateur, se refroidit en altitude, redescend aux alentours de 30 degrés de latitude, et repart vers l'équateur en se chargeant d'humidité. C'est dans ce retour vers la zone de convergence intertropicale — le fameux pot au noir — que naissent les alizés de nord-est dans l'hémisphère nord, et ceux de sud-est dans l'hémisphère sud.
Or ce mécanisme, stable depuis des millénaires, est en train de se reconfigurer sous l'effet du changement climatique. Les recherches de Hiroki Tokinaga et Shang-Ping Xie de l'Université d’Hawaï, pionnières dans ce domaine, ont démontré que les alizés de l'Atlantique tropical oriental ont significativement fléchi depuis les années 1950. En corrigeant les biais historiques dans les mesures anémométriques embarquées sur les navires marchands — liés notamment à la hausse de la taille des navires et à la montée des anémomètres —, les chercheurs ont mis en évidence un affaiblissement réel de la circulation de surface dans l'Atlantique tropical est.
Dans le Pacifique, le constat est plus nuancé mais tout aussi inquiétant dans ses implications pour les navigateurs. La circulation de Walker — le grand circuit atmosphérique équatorial est-ouest qui gouverne les alizés du Pacifique — s'est affaiblie d'environ 3,5 % sur les 150 dernières années, selon des travaux conduits par Gabriel Vecchi de l'University Corporation for Atmospheric Research. Les modèles climatiques prévoient une diminution supplémentaire de 10 % d'ici la fin du 21e siècle. Pourtant, dans les dernières années, les alizés du Pacifique se sont renforcés, masquant temporairement le signal de long terme et rendant les prévisions encore plus complexes à interpréter.
L'autre perturbation majeure est la dérive de la Zone de Convergence Intertropicale — le Pot au Noir — ce couloir de ciel tourmenté que tout navigateur effectuant un tour du monde doit traverser au moins deux fois. Les études publiées dans Current Climate Change Reports montrent que si la position moyenne du pot au noir n'a pas dramatiquement bougé sur les vingt dernières années, son comportement interne s'est modifié : il s'est rétréci géographiquement mais intensifié en énergie. Ce que cela signifie concrètement pour un voilier qui tente de le passer ? Moins de calmes plats prévisibles, davantage de vents violents et imprévisibles, et une traversée qui demande une vigilance météo permanente que les navigateurs des années 1990 n'auraient pas crus possible.
La transat en novembre est-elle encore sûre ?
La célèbre transatlantique ARC est née en 1986 avec une idée simple et météorologiquement solide : partir des Canaries fin novembre, quand les alizés de nord-est s'établissent sur l'Atlantique tropical, pour arriver aux Caraïbes dans les premières semaines de décembre, avant que la saison des ouragans ne soit officiellement terminée mais alors qu'elle bat déjà en retraite. Pendant des décennies, la fenêtre a tenu. Les équipages pouvaient compter sur des alizés établis dès leur sortie des îles Canaries, une route directe vers l'ouest-sud-ouest, des nuits étoilées et des journées au portant. Le départ de fin novembre était une évidence climatique pour tous !
Depuis une vingtaine d’années, les témoignages s'accumulent pour dire que cette évidence est devenue une approximation. En 2023, au départ de l'ARC, les alizés n'étaient tout simplement pas au rendez-vous. La plupart des équipages ont dû naviguer loin au sud, en direction du Cap-Vert, avant de trouver le flux portant. Sur la route dite du nord — habituellement plus rapide depuis plusieurs années — plusieurs dépressions bloquaient le passage. L'année suivante, en 2024, le scénario a pris une tournure encore plus spectaculaire : cinq jours avant le départ, les prévisions météorologiques annonçaient un fort flux de sud qui compromettait tout le calendrier au point qu'un report de trois jours avait été sérieusement envisagé par l'organisation. Le vent a fini par basculer au nord-est — « enfin l'alizé ! », soupire-t-on sur le bateau comité — mais le soulagement du directeur de l'ARC, Paul Tetlow, sur le pont du navire de guerre espagnol affrété pour l'occasion, en disait long.
Face à ces aléas répétés, l'organisation du rallye a d'ailleurs adapté son offre. Une troisième option de départ — l'ARC January — a été proposée pour la première fois en 2023, permettant à des équipages de passer les fêtes en Europe avant de s'élancer en janvier, « en suivant la route classique des alizés, avec moins de risque d'encalminage », selon les propres termes des organisateurs. Ce n'est pas anodin : quand une organisation aussi rodée que le World Cruising Club crée une nouvelle fenêtre de départ, c'est qu'elle reconnaît implicitement que la fenêtre de novembre n'offre plus la même garantie météorologique qu'elle avait jadis.
Ce phénomène de retard dans l'établissement des alizés en novembre-décembre n'est pas une simple variation interannuelle. Il s'inscrit dans une tendance plus profonde liée à l'évolution de la position et de l'intensité de l'anticyclone des Açores — ce grand système haute pression qui, en tournant dans le sens des aiguilles d'une montre, génère les alizés de nord-est dans l'Atlantique nord. Sous l'effet du réchauffement global, cet anticyclone tend à se décaler, à fluctuer plus amplement, et à établir moins rapidement son emprise sur l'Atlantique tropical en début d'hiver. Le résultat, pour le navigateur qui attendait ses alizés confortables de novembre, c'est parfois une mer calme et des vents molassons qui n'ont rien de la régularité annoncée dans les vieux pilotes de route.
Le Pot au Noir se comporte différemment
Parmi tous les challenges météorologiques du tour du monde, le passage du pot au noir — la Zone de Convergence Intertropicale, ZCIT pour les initiés — a toujours occupé une place particulière dans les récits des navigateurs. C'est la zone sans nom dans l'imaginaire du grand large, ce couloir de chaleur et d'orage entre les deux ceintures d'alizés, où le vent disparaît sans prévenir pour mieux revenir en rafale sous une muraille de cumulo-nimbus. Les clipper ships du 19e siècle pouvaient y rester emprisonnés pendant des semaines.
Aujourd'hui, les navigateurs du tour du monde disposent d'outils infiniment plus précis pour choisir leur couloir de passage — les GRIB des modèles numériques, les analyses des prévisionnistes de METEO CONSULT Marine, les photos satellites en quasi-temps réel. Mais le pot au noir change…
Les dernières publications scientifiques, notamment dans la revue Nature Climate Change, établissent que la zone a subi des modifications structurelles importantes : elle s'est resserré géographiquement — sa largeur a diminué sur les deux dernières décennies dans les bassins atlantique et pacifique —, mais son intensité interne a augmenté. En clair : le pot au noir est plus étroit à traverser, mais plus violent à l'intérieur. Pour un voilier, cela change tout. Une ZCIT large et molle peut être contournée, attendue, négociée patiemment. Une ZCIT étroite mais explosive impose une décision rapide et une exécution sans erreur.
Le navigateur Bernard Stamm, voix respectée de la course au large, a de son côté évoqué à plusieurs reprises dans ses conférences cette montée en intensité des phénomènes tropicaux dans des zones et à des saisons qui n'y étaient pas habituées. La donnée climatique confirme ce ressenti : selon les données du GIEC, les cyclones tropicaux, bien que leur nombre ne soit pas nécessairement en hausse dans toutes les régions, gagnent en intensité à mesure que les températures de surface des océans augmentent.
Les alizés du Pacifique : une autre histoire, tout aussi complexe
Le Pacifique, pour un circumnavigateur qui suit la route classique — Caraïbes, canal de Panama, Galapagos, Marquises, Polynésie, Fidji, Australie ou Nouvelle-Zélande — représente souvent la partie la plus belle du voyage. L'image est celle d'un Pacifique bleu, ensoleillé, traversé en deux ou trois semaines sur des alizés de sud-est qui propulsent le voilier vers les atolls de rêve. Et cette image est encore globalement vraie. Mais elle s'est nuancée.
Les alizés du Pacifique, contrairement à ceux de l'Atlantique, ont montré une tendance au renforcement dans les décennies récentes, dans un mécanisme directement lié aux oscillations El Niño et La Niña. Ce que les climatologues appellent la « pause du réchauffement climatique » dans les années 2000-2015 était en grande partie due à ce renforcement des alizés du Pacifique, qui enfouissaient la chaleur excédentaire dans les profondeurs de l'océan plutôt que de la laisser réchauffer l'atmosphère. Mais cette dynamique est instable, et les années El Niño récentes — 2015-2016, 2018-2019, 2023-2024 — ont rappelé que des alizés plus forts en moyenne pouvaient aussi alterner avec des périodes de fort relâchement qui bouleversent la navigation.
En 2023-2024, l'épisode El Niño a été d'une force comparable aux grands épisodes des années 1997-1998 et 1982-1983. Pour les navigateurs en traversée du Pacifique pendant cette période, cela s'est traduit par des alizés moins réguliers dans leur direction et leur force, des passages du pot au noir particulièrement difficiles, et des conditions en Polynésie déroutantes pour qui avait en tête les statistiques climatiques « normales ». Les prévisions saisonnières établissent que 2024 a été l'année la plus chaude jamais enregistrée avec +1,60°C par rapport aux niveaux préindustriels, dépassant le seuil symbolique de l'Accord de Paris, et que 2023 avait déjà battu tous les records précédents avec +1,48°C.
Ces chiffres ne sont pas des abstractions académiques pour un navigateur qui planifie sa saison de traversée du Pacifique. Des eaux de surface plus chaudes que la normale signifient une convection tropicale plus active, des systèmes perturbés qui se forment à des latitudes ou des moments inhabituels, et une saison cyclonique qui s'étale au-delà de ses frontières calendaires traditionnelles.
Les Quarantièmes Rugissants se déplacent vers le sud
Le troisième grand vent du tour du monde, après les alizés tropicaux et le pot au noir, ce sont les vents des hautes latitudes australes. Les Quarantièmes Rugissants, les Cinquantièmes Hurlants, les Soixantièmes déferlants — ces noms de légende que les marins du 19e siècle avaient donnés à ces ceintures de vents d'ouest qui encerclent l'Antarctique et permettent de « courir vers l'est » à toute allure, propulsé par des trains de houle sans obstacle sur des milliers de milles.
Pour les navigateurs du tour du monde qui empruntent la route des grandes courses — le Vendée Globe, le Jules Verne — ou simplement pour les circumnavigateurs aventureux qui tracent leur route en dessous du Cap de Bonne-Espérance et du Cap Horn, l'évolution de ces latitudes australes est une information capitale. Et cette information est préoccupante.
Les recherches menées indiquent clairement que le pic de la ceinture de vents des Quarantièmes Rugissants s'est déplacé d'environ 2,5 degrés vers le sud depuis la fin du 20e siècle. Ce déplacement, provoqué par la combinaison du trou dans la couche d'ozone et des émissions de gaz à effet de serre, a des conséquences directes pour les navigateurs : les vents forts sont moins accessibles aux latitudes des Quarantièmes traditionnels. Mais à 50 degrés sud, dans les Cinquantièmes, la situation évolue différemment : les vents s'y sont renforcés d'environ 20 % en vitesse moyenne estivale depuis l'époque pré-trou d'ozone.
Inutile de préciser que pour un voilier de croisière hauturier qui n'est pas une machine de course conçue pour les conditions extrêmes des mers du Sud, ce glissement vers le sud est une donnée… essentielle ! Les fenêtres météo pour passer le Cap Horn avec des vents portants sont potentiellement plus étroites. La violence des systèmes dépressionnaires dans les Cinquantièmes Hurlants a augmenté. Et les icebergs, autrefois cantonnés à des latitudes plus austères, ont été signalés à des positions inquiétantes par plusieurs équipages ces dernières saisons.
La saison cyclonique : des fenêtres qui se rétrécissent
Pour tout navigateur qui fait le tour du monde, l'organisation du calendrier repose sur un impératif absolu : ne jamais se trouver dans une zone à risque pendant la saison des cyclones. La route classique du tour du monde — Atlantique en novembre-décembre, Caraïbes en janvier-mars, Pacifique d'avril à septembre, Indien d'octobre à décembre — a été construite précisément pour naviguer dans les fenêtres « sûres » entre les différentes saisons cycloniques des différents bassins.
Or l'allongement et l'intensification des saisons cycloniques dans tous les bassins du monde rend cette planification plus complexe. Dans l'océan Indien sud-ouest, la saison cyclonique officielle commence le 15 novembre — mais en 2022-2023, deux systèmes se sont formés bien avant cette date, dès le mois de septembre. Dans l'Atlantique nord, la saison des ouragans s'étend officiellement de juin à novembre, mais des tempêtes hors saison ont été observées en mai et en décembre ces dernières années.
Cette extension des marges de la saison cyclonique ne signifie pas que les routes du tour du monde sont devenues dangereuses au sens absolu du terme. Elle signifie que les marges de sécurité que les navigateurs s'offraient traditionnellement — arriver dans une zone deux à trois semaines avant la fin de la saison cyclonique — se sont réduites. La zone grise entre « saison terminée » et « saison encore possible » s'est élargie.
METEO CONSULT Marine : l'outil de référence face à l'incertitude climatique
Dans ce contexte de dérèglement progressif des grands régimes de vent, la qualité de l'information météorologique disponible pour les navigateurs hauturiers n'a jamais été aussi déterminante. Et la complexité croissante des situations à anticiper — alizés tardifs, pot au noir plus violent, saisons cycloniques aux contours flous — renforce d'autant plus le besoin d'une analyse experte et personnalisée plutôt que d'une simple lecture de fichiers GRIB.
METEO CONSULT Marine, acteur de référence pour la météo marine dans le monde, a développé des outils et des services qui répondent précisément à ce besoin de montée en précision. Les bulletins hauturiers, les services de routage personnalisé pour les grandes traversées, et les analyses de tendances saisonnières permettent au navigateur de ne plus se fier uniquement à la climatologie historique, mais de disposer d'une vision en temps réel des évolutions atmosphériques à l'échelle de l'ensemble de sa route.
La valeur ajoutée ne réside pas seulement dans la précision à court terme. Elle réside aussi dans la capacité à placer une fenêtre météo de quelques jours dans le contexte climatique du mois, de la saison, de l'année — en prenant en compte les phases d'El Niño ou de La Niña, les anomalies de températures de surface, les déplacements inhabituels des systèmes de haute pression. C'est cette lecture à plusieurs échelles temporelles qui permet de distinguer une bonne fenêtre de passage d'un faux calme avant la tempête.
Les routes du futur : anticiper sans catastrophisme
Faut-il pour autant remiser les rêves de tour du monde ? Bien sûr que non. Les alizés soufflent encore. Le pot au noir peut être traversé. Le cap Horn se double encore, dans les bonnes saisons. Les traversées de l'Atlantique continuent d'être, pour une immense majorité des marins qui se lancent dans l’aventure, des expériences magnifiques et transformantes. Ce qui change, c'est le niveau de préparation et d'adaptabilité nécessaire pour que le voyage soit à la hauteur des attentes.
Jimmy Cornell, l'auteur de référence de World Cruising Routes — la bible des circumnavigateurs — a lui-même constaté ce changement au terme d'une enquête auprès de 50 navigateurs expérimentés, dont plus de la moitié avaient bouclé au moins un tour du monde. À une quasi-unanimité, ils ont reconnu que le changement climatique rendait la navigation mondiale plus imprévisible, et que les fenêtres saisonnières « classiques » devaient désormais être traitées comme des approximations à valider en temps réel plutôt que comme des certitudes gravées dans le marbre.
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