
Le geste paraît enfantin, presque universel. Porter une grande coquille à la bouche, souffler, laisser le son gonfler, se réverbérer, filer au-dessus de l’eau ou rebondir sur une falaise. Sauf que derrière cette image de carte postale se cache une histoire autrement plus dense, qui mêle archéologie, acoustique et usages sociaux très concrets. Depuis plusieurs années, la musique archéologique se penche à nouveau sur ces "trompettes de coquillage", parce qu’elles sont à la fois des instruments et des outils de communication, capables d’émettre des sons puissants avec une technologie d’une sobriété absolue.
La nouveauté, ce sont les preuves, de mieux en mieux documentées, de leur ancienneté et de leur polyvalence. On sait désormais faire "parler" des coquilles vieilles de plusieurs millénaires, les enregistrer, les analyser, comparer leurs harmoniques et leur stabilité de note à celles d’instruments modernes. L’un des exemples les plus spectaculaires reste la conque de la grotte de Marsoulas, dans le Sud-Ouest, étudiée et enregistrée par une équipe pluridisciplinaire. La coquille, datée du Magdalénien, a livré un son à nouveau, pour la première fois depuis environ 18 000 ans, après avoir été identifiée comme instrument à vent modifié par l’humain.
En 2025, un autre dossier est venu renforcer l’idée que ces coquillages ne relevaient pas seulement du symbole ou du rituel, mais d’un usage maîtrisé, presque "professionnel". Une étude publiée dans Antiquity s’intéresse à 12 trompettes de coquillage trouvées en Catalogne, dans des contextes néolithiques, dont certains liés à des mines. Les auteurs discutent explicitement une double fonction, signaler à distance et jouer, et vont jusqu’à tester les propriétés acoustiques de plusieurs exemplaires.
Pour un plaisancier, ce sujet n’est pas qu’une curiosité. Il parle de ce qui, en mer, précède souvent la technique pure, la nécessité de se faire entendre. Avant les moteurs, avant la VHF, avant même les sifflets normalisés, il fallait des sons qui portent, qui coupent le vent, qui traversent le ressac. La mer est un terrain où la communication est un problème physique avant d’être un problème culturel. Et le coquillage est peut-être l’un des tout premiers objets à avoir résolu cette équation.
Un instrument "naturel" qui cache une vraie mécanique sonore
Une grande coquille de gastéropode, type Charonia ou Strombus, présente une géométrie interne qui n’a rien d’anecdotique. Les chercheurs décrivent un conduit spiralé dont la section s’élargit progressivement, un profil que l’acoustique assimile à un tube conique. Résultat, lorsqu’on y souffle avec une vibration des lèvres, comme sur une trompe ou un cor, la coquille produit une fréquence fondamentale et une série d’harmoniques, exactement le type de signature sonore qui rend un instrument exploitable, modulable, "jouable". L’étude de Marsoulas détaille cette logique et la rapproche explicitement de la physique d’instruments comme le cor.
L’intérêt, c’est que cette mécanique existe avant toute facture instrumentale au sens classique. On n’est pas face à un objet façonné de A à Z, mais devant une matière organique dont la forme fait déjà une partie du travail. L’intervention humaine devient alors minimale mais décisive. Ouvrir l’apex, façonner une embouchure, ajouter parfois une pièce de contact, éventuellement percer un trou latéral. C’est peu, mais c’est là que l’objet bascule. La coquille cesse d’être un trophée, un contenant ou un élément décoratif, elle devient un outil sonore.
L’étude catalane pousse la démonstration plus loin en comparant des coquilles avec et sans perforations secondaires. Le résultat est contre intuitif, ces trous ne "créent" pas forcément une gamme, ils peuvent aussi dégrader la puissance et la qualité du son selon leur position. C’est une approche très moderne, presque d’ingénierie, appliquée à des artefacts néolithiques.

18 000 ans, 6 000 ans, et une même idée, appeler, rassembler, impressionner
La conque de Marsoulas, datée autour de 18 000 ans, est aujourd’hui un marqueur majeur parce qu’elle combine plusieurs indices. La coquille n’est pas locale à la grotte, elle vient d’un milieu marin, et porte des traces de modifications humaines, notamment au niveau de l’apex, indispensables pour la transformer en instrument de musique. Les auteurs la décrivent comme un objet multifacette, instrument, objet de prestige, signe de contacts à longue distance avec le littoral.
Cette dimension "contact" résonne fortement avec le Néolithique. En Catalogne, les 12 coquilles étudiées proviennent d’un espace géographique resserré et de contextes variés, habitats, sites miniers, dépôts. L’hypothèse est simple et robuste, dans un monde où l’on extrait, où l’on se coordonne dans des galeries, où l’on organise du travail collectif, un signal sonore puissant devient une technologie sociale. Et la même coquille peut ensuite changer de scène et devenir instrument de musique, au sens plein, capable de produire plusieurs hauteurs via les harmoniques.
C’est là que le sujet dépasse l’archéologie "musicale". La coquille n’est pas seulement un ancêtre du cor, elle est peut-être un ancêtre de la sirène, de la corne de brume, du signal de rassemblement. Un son qui dit, venez, attention, maintenant, ici.
La preuve par les cultures maritimes, le coquillage comme voix publique
Quand l’archéologie hésite, l’ethnographie et les collections muséales rappellent une évidence, partout où l’on trouve de grandes coquilles, l’idée de les souffler apparaît tôt, et se maintient longtemps. En Polynésie, le p?, ou des formes équivalentes, sert à convoquer, à annoncer, à ritualiser l’arrivée. Le musée Te Papa, en Nouvelle Zélande, résume clairement l’usage de ces trompettes de coquillage, principalement pour signaler et rassembler, avec des variations dans la manière de souffler, par l’extrémité ou par un trou latéral.
Les collections universitaires montrent aussi la matérialité de ces objets. Le Museum of Archaeology and Anthropology de Cambridge décrit un grand cor en coquille de triton provenant de Polynésie, avec une embouchure formée en résine végétale, preuve d’une volonté d’optimiser le contact et la projection.
Dans les Andes, l’histoire est tout aussi parlante. Le Museo Larco rappelle l’usage du Strombus comme trompette cérémonielle, le pututo, sur la côte nord du Pérou, dans un arc chronologique large. Et la recherche acoustique s’est emparée de pièces encore plus spectaculaires, comme les pututus découverts à Chavín de Huántar, un ensemble d’instruments retrouvés en contexte archéologique, étudiés pour leurs modifications et leurs performances sonores.
Enfin, en Asie, le phénomène prend une tournure à la fois religieuse et militaire. Le Metropolitan Museum of Art conserve un "tambuyuk" des Philippines et rappelle que ces trompettes de coquillage apparaissent dans de nombreuses sphères symboliques et rituelles, mais aussi comme instruments d’annonce.
Ce panorama n’a pas besoin d’être exhaustif pour être frappant. À chaque fois, la mer et les côtes offrent la matière première, et les sociétés littorales transforment cette matière en voix collective. On souffle, on annonce, on convoque, on sacralise, on impressionne. L’instrument naît de l’usage, plus que de la musique.
Alors, "premiers instruments à vent" ? Une réponse nuancée, mais solide
Dire que les coquillages ont été "les premiers" instruments à vent demande prudence, parce que d’autres objets sonores très anciens existent, notamment des flûtes paléolithiques bien documentées. Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que la trompette de coquillage appartient à une famille de technologies sonores extrêmement anciennes, dont on observe à la fois des preuves archéologiques directes, comme Marsoulas, et une continuité d’usages jusqu’à des époques récentes, y compris en Europe.
Et si l’on se place du point de vue du marin, c’est peut-être là le plus intéressant. Le coquillage n’est pas qu’un instrument. C’est un outil de portée. Un objet qui transforme une respiration humaine en signal audible au-delà de la voix. Sur l’eau, cette idée est fondamentale, et elle l’était déjà il y a 18 000 ans.
Souffler dans une conque, ce n’est pas rejouer un folklore. C’est toucher du doigt une intuition technique très ancienne, la mer impose ses distances, et l’homme répond par un son qui les traverse.
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