Souffler la mer : pourquoi les coquillages pourraient être les premiers instruments à vent de l’humanité ?

Culture nautique
Par Virginie Lepoutre

Bien avant les flûtes, les cors et autres instruments façonnés par la main de l’homme, il y avait la mer et ses coquilles. Simples en apparence, certaines conques possèdent des propriétés acoustiques remarquables, capables de transformer un souffle en signal puissant, audible à grande distance. Longtemps cantonnés au folklore ou au rituel, ces coquillages révèlent aujourd’hui, grâce à l’archéologie et à l’acoustique, un rôle bien plus fondamental : celui de premiers instruments à vent, nés d’une nécessité universelle, se faire entendre dans l’immensité.

Bien avant les flûtes, les cors et autres instruments façonnés par la main de l’homme, il y avait la mer et ses coquilles. Simples en apparence, certaines conques possèdent des propriétés acoustiques remarquables, capables de transformer un souffle en signal puissant, audible à grande distance. Longtemps cantonnés au folklore ou au rituel, ces coquillages révèlent aujourd’hui, grâce à l’archéologie et à l’acoustique, un rôle bien plus fondamental : celui de premiers instruments à vent, nés d’une nécessité universelle, se faire entendre dans l’immensité.
© AdobeStock

Le geste paraît enfantin, presque universel. Porter une grande coquille à la bouche, souffler, laisser le son gonfler, se réverbérer, filer au-dessus de l’eau ou rebondir sur une falaise. Sauf que derrière cette image de carte postale se cache une histoire autrement plus dense, qui mêle archéologie, acoustique et usages sociaux très concrets. Depuis plusieurs années, la musique archéologique se penche à nouveau sur ces "trompettes de coquillage", parce qu’elles sont à la fois des instruments et des outils de communication, capables d’émettre des sons puissants avec une technologie d’une sobriété absolue.
La nouveauté, ce sont les preuves, de mieux en mieux documentées, de leur ancienneté et de leur polyvalence. On sait désormais faire "parler" des coquilles vieilles de plusieurs millénaires, les enregistrer, les analyser, comparer leurs harmoniques et leur stabilité de note à celles d’instruments modernes. L’un des exemples les plus spectaculaires reste la conque de la grotte de Marsoulas, dans le Sud-Ouest, étudiée et enregistrée par une équipe pluridisciplinaire. La coquille, datée du Magdalénien, a livré un son à nouveau, pour la première fois depuis environ 18 000 ans, après avoir été identifiée comme instrument à vent modifié par l’humain.
En 2025, un autre dossier est venu renforcer l’idée que ces coquillages ne relevaient pas seulement du symbole ou du rituel, mais d’un usage maîtrisé, presque "professionnel". Une étude publiée dans Antiquity s’intéresse à 12 trompettes de coquillage trouvées en Catalogne, dans des contextes néolithiques, dont certains liés à des mines. Les auteurs discutent explicitement une double fonction, signaler à distance et jouer, et vont jusqu’à tester les propriétés acoustiques de plusieurs exemplaires.
Pour un plaisancier, ce sujet n’est pas qu’une curiosité. Il parle de ce qui, en mer, précède souvent la technique pure, la nécessité de se faire entendre. Avant les moteurs, avant la VHF, avant même les sifflets normalisés, il fallait des sons qui portent, qui coupent le vent, qui traversent le ressac. La mer est un terrain où la communication est un problème physique avant d’être un problème culturel. Et le coquillage est peut-être l’un des tout premiers objets à avoir résolu cette équation.


Un instrument "naturel" qui cache une vraie mécanique sonore

Une grande coquille de gastéropode, type Charonia ou Strombus, présente une géométrie interne qui n’a rien d’anecdotique. Les chercheurs décrivent un conduit spiralé dont la section s’élargit progressivement, un profil que l’acoustique assimile à un tube conique. Résultat, lorsqu’on y souffle avec une vibration des lèvres, comme sur une trompe ou un cor, la coquille produit une fréquence fondamentale et une série d’harmoniques, exactement le type de signature sonore qui rend un instrument exploitable, modulable, "jouable". L’étude de Marsoulas détaille cette logique et la rapproche explicitement de la physique d’instruments comme le cor.
L’intérêt, c’est que cette mécanique existe avant toute facture instrumentale au sens classique. On n’est pas face à un objet façonné de A à Z, mais devant une matière organique dont la forme fait déjà une partie du travail. L’intervention humaine devient alors minimale mais décisive. Ouvrir l’apex, façonner une embouchure, ajouter parfois une pièce de contact, éventuellement percer un trou latéral. C’est peu, mais c’est là que l’objet bascule. La coquille cesse d’être un trophée, un contenant ou un élément décoratif, elle devient un outil sonore.
L’étude catalane pousse la démonstration plus loin en comparant des coquilles avec et sans perforations secondaires. Le résultat est contre intuitif, ces trous ne "créent" pas forcément une gamme, ils peuvent aussi dégrader la puissance et la qualité du son selon leur position. C’est une approche très moderne, presque d’ingénierie, appliquée à des artefacts néolithiques.

La conque de Marsoulas
La conque de Marsoulas


18 000 ans, 6 000 ans, et une même idée, appeler, rassembler, impressionner

La conque de Marsoulas, datée autour de 18 000 ans, est aujourd’hui un marqueur majeur parce qu’elle combine plusieurs indices. La coquille n’est pas locale à la grotte, elle vient d’un milieu marin, et porte des traces de modifications humaines, notamment au niveau de l’apex, indispensables pour la transformer en instrument de musique. Les auteurs la décrivent comme un objet multifacette, instrument, objet de prestige, signe de contacts à longue distance avec le littoral.
Cette dimension "contact" résonne fortement avec le Néolithique. En Catalogne, les 12 coquilles étudiées proviennent d’un espace géographique resserré et de contextes variés, habitats, sites miniers, dépôts. L’hypothèse est simple et robuste, dans un monde où l’on extrait, où l’on se coordonne dans des galeries, où l’on organise du travail collectif, un signal sonore puissant devient une technologie sociale. Et la même coquille peut ensuite changer de scène et devenir instrument de musique, au sens plein, capable de produire plusieurs hauteurs via les harmoniques.
C’est là que le sujet dépasse l’archéologie "musicale". La coquille n’est pas seulement un ancêtre du cor, elle est peut-être un ancêtre de la sirène, de la corne de brume, du signal de rassemblement. Un son qui dit, venez, attention, maintenant, ici.


La preuve par les cultures maritimes, le coquillage comme voix publique

Quand l’archéologie hésite, l’ethnographie et les collections muséales rappellent une évidence, partout où l’on trouve de grandes coquilles, l’idée de les souffler apparaît tôt, et se maintient longtemps. En Polynésie, le p?, ou des formes équivalentes, sert à convoquer, à annoncer, à ritualiser l’arrivée. Le musée Te Papa, en Nouvelle Zélande, résume clairement l’usage de ces trompettes de coquillage, principalement pour signaler et rassembler, avec des variations dans la manière de souffler, par l’extrémité ou par un trou latéral.
Les collections universitaires montrent aussi la matérialité de ces objets. Le Museum of Archaeology and Anthropology de Cambridge décrit un grand cor en coquille de triton provenant de Polynésie, avec une embouchure formée en résine végétale, preuve d’une volonté d’optimiser le contact et la projection.
Dans les Andes, l’histoire est tout aussi parlante. Le Museo Larco rappelle l’usage du Strombus comme trompette cérémonielle, le pututo, sur la côte nord du Pérou, dans un arc chronologique large. Et la recherche acoustique s’est emparée de pièces encore plus spectaculaires, comme les pututus découverts à Chavín de Huántar, un ensemble d’instruments retrouvés en contexte archéologique, étudiés pour leurs modifications et leurs performances sonores.
Enfin, en Asie, le phénomène prend une tournure à la fois religieuse et militaire. Le Metropolitan Museum of Art conserve un "tambuyuk" des Philippines et rappelle que ces trompettes de coquillage apparaissent dans de nombreuses sphères symboliques et rituelles, mais aussi comme instruments d’annonce.
Ce panorama n’a pas besoin d’être exhaustif pour être frappant. À chaque fois, la mer et les côtes offrent la matière première, et les sociétés littorales transforment cette matière en voix collective. On souffle, on annonce, on convoque, on sacralise, on impressionne. L’instrument naît de l’usage, plus que de la musique.


Alors, "premiers instruments à vent" ? Une réponse nuancée, mais solide

Dire que les coquillages ont été "les premiers" instruments à vent demande prudence, parce que d’autres objets sonores très anciens existent, notamment des flûtes paléolithiques bien documentées. Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que la trompette de coquillage appartient à une famille de technologies sonores extrêmement anciennes, dont on observe à la fois des preuves archéologiques directes, comme Marsoulas, et une continuité d’usages jusqu’à des époques récentes, y compris en Europe.
Et si l’on se place du point de vue du marin, c’est peut-être là le plus intéressant. Le coquillage n’est pas qu’un instrument. C’est un outil de portée. Un objet qui transforme une respiration humaine en signal audible au-delà de la voix. Sur l’eau, cette idée est fondamentale, et elle l’était déjà il y a 18 000 ans.
Souffler dans une conque, ce n’est pas rejouer un folklore. C’est toucher du doigt une intuition technique très ancienne, la mer impose ses distances, et l’homme répond par un son qui les traverse.

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.