Par Pierre Boissery - Plongez Magazine

Depuis quelques années, cette question qui peut paraitre surprenante est évoquée dans le milieu scientifique. Derrière cette idée un peu provocatrice, il se cache en réalité un problème écologique sérieux, lié au déséquilibre des écosystèmes marins. Avant de voir s’il est possible de répondre à cette question, il n’est pas inutile de poser quelques rappels.

En Méditerranée, les algues, jouent un rôle fondamental. Elles produisent de l’oxygène, elles sont le premier étage  de la chaîne alimentaire, servent d’abri et de nurserie à de nombreuses espèces marines dont les poissons. Elles stabilisent les fonds marins et en stockant du carbone, elles atténuent les effets du changement climatique. Lorsqu’elles disparaissent, c’est tout l’écosystème qui s’appauvrit et dysfonctionne. Or, dans de nombreuses zones côtières, les scientifiques observent une transformation inquiétante des fonds marins en « déserts sous-marins », presque dépourvus de végétation. Dans ce cas, ce n’est pas la pollution qui est le responsable.

© Nicolas Barraqué

Un herbivore naturel en Méditerranée

L’oursin violet (Paracentrotus lividus) est un herbivore naturel de la Méditerranée. En temps normal, il participe à l’équilibre de l’écosystème en broutant les algues. Mais quand sa population explose et qu’il devient surabondant, il détruit les peuplements d’algues le problème apparaît lorsque sa population explose. Cette surabondance est principalement due à la surpêche des prédateurs naturels comme les poissons (sars, girelles, dorades) et les crustacés, le réchauffement de l’eau et la réglementation de la pêche commerciale et de loisirs. C’est bien là qu’il y a un paradoxe. Cette espèce est réglementée pour maintenir ses populations notamment pour une exploitation commerciale mais sans prédateurs pour les réguler, les oursins se multiplient et consomment les algues plus vite qu’elles ne repoussent, laissant derrière eux des fonds rocheux nus ou ras. On passe de petites forêts sous-marines à des pelouses. Ceci à été démontré dans les zones plus protégées de nos côtes (Parc national de Port-Cros, Parc national des Calanques, réserve Naturelle de Cerbères Banyuls, réserve Naturelle des Bouches de Bonifacio) mais aussi dans des dizaines d'autres zones de Méditerranée. On pourrait se dire que la perte des algues n’est qu’un souci écologique de plus mais nous avons notamment l’obligation de par les réglementations européennes à les maintenir en bonne santé. Algues à protéger et économie de l’oursin à maintenir. Faut-il choisir ou trouver le moyen de concilier les deux ?

 

Pêcher et manger des oursins : une solution écologique ?

Les populations d'oursins sur nos côtes ont diminué de manière importante depuis la création des stations d'épurations. Elles traitent efficacement les rejets en mer. Il y a donc moins de nourriture pour les larves d'oursins mais aussi pour les adultes qui filtrent aussi la matière organique. Même à l'heure actuelle, si vous voulez voir beaucoup d'oursins plongez à Cortiou, au droit du rejet de la station d’épuration de Marseille ! Les larves vivent jusqu'à 40 jours dans le plancton et les oursins adultes vendus sur nos côtes sont...italiens pour la plupart (1). La densité normale dans des zones non perturbées de Méditerranée est de moins d’un oursin par mètre carré. On considère qu’au-delà de cette valeur, l'écosystème dysfonctionne (perte de diversité, perte d'habitat, perte de nurseries de poissons). Face à ce constat, certains chercheurs et certains gestionnaires de zones marines proposent une idée pragmatique : réduire localement les populations d’oursins par la pêche, y compris pour la consommation humaine. Dans certaines zones pilotes, cette approche a montré des effets positifs. La densité des oursins a diminué entrainant une reprise progressive des algues et le rétablissement de certaines espèces associées (cas du Cap d'Agde). Dans ce contexte précis, manger des oursins peut donc contribuer à restaurer les peuplements algaux. Oui, mais ce n’est pas si simple.

© Nicolas Barraqué

Une fausse bonne idée si elle est mal encadrée

Cependant, cette solution comporte de nombreux risques si elle est appliquée sans précaution. Les oursins ne sont pas nuisibles par nature. Ils font partie intégrante de l’écosystème. S’ils sont trop pêchés, cela peut entrainer leur disparition locale notamment dans des zones marines où les populations sont déjà dans une phase de déclin. De plus, la surconsommation pourrait créer une pression commerciale, entraînant exactement les mêmes dérives que celles observées pour d’autres espèces marines.
Alors que faire ?
La majorité des spécialistes s’accordent sur le fait que manger en excès des oursins n’est pas une solution miracle.  Cela peut être un outil parmi d’autres, à condition d’être strictement encadré et appliqué dans les zones où ils sont en surpopulation.
Finalement et de façon assez habituelle quand on parle d’écologie, cela revient à une question de choix de société : comment souhaitons-nous interagir avec les écosystèmes marins ?
Oui, manger des oursins peut aider à sauver les algues de Méditerranée, mais uniquement dans des contextes précis, encadrés scientifiquement et réglementairement. Et non, ce n’est pas une solution universelle, ni un substitut à la protection des écosystèmes marins. Au fond, la survie des algues méditerranéennes dépend moins de nos assiettes que de notre capacité collective à restaurer des mers vivantes et équilibrées.

(1) Pour une analyse récente de la situation voir Thouroude et al., 2025.  How marine protected areas shape habitat complexity: interactions among algal communities, herbivores and predators. Marine Ecology Progress Series, 774:73-90.
 

Plongez Magazine s’associe à Figaro Nautisme pour vous faire découvrir les merveilles du monde sous-marin. D’autres articles passionnants vous attendent ici !

Et avant de partir en mer, ayez les bons réflexes en consultant la météo sur METEO CONSULT Marine et en téléchargeant l'application mobile gratuite Bloc Marine.

 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.