Requin lutin : plongée au cœur du mystère le plus déroutant des abysses

Culture nautique
Par Le Figaro Nautisme

Rarement observé vivant, presque toujours capturé par hasard, le requin lutin intrigue autant qu’il déroute. Avec son museau démesuré et ses mâchoires projetables, ce survivant d’une lignée vieille de plus de 100 millions d’années incarne l’un des plus grands mystères des profondeurs océaniques. Portrait d’un prédateur discret qui rappelle combien les abysses restent largement inexplorés.

Rarement observé vivant, presque toujours capturé par hasard, le requin lutin intrigue autant qu’il déroute. Avec son museau démesuré et ses mâchoires projetables, ce survivant d’une lignée vieille de plus de 100 millions d’années incarne l’un des plus grands mystères des profondeurs océaniques. Portrait d’un prédateur discret qui rappelle combien les abysses restent largement inexplorés.
© Wikipédia

Un animal qui semble sorti d’un autre temps

Le premier regard posé sur le requin lutin laisse souvent place à l’incrédulité. Son profil effilé, dominé par un long rostre aplati, évoque davantage une créature de fiction qu’un poisson réel. Pourtant, Mitsukurina owstoni évolue bel et bien dans les océans actuels. Décrit scientifiquement à la fin du XIXe siècle à partir d’un spécimen pêché au large du Japon, il est aujourd’hui considéré comme le dernier représentant de la famille des Mitsukurinidae. Cette lignée remonte au Crétacé, ce qui en fait un véritable “fossile vivant”, comparable au Cœlacanthe pour son ancienneté évolutive. Sa morphologie n’a que peu évolué au fil des millions d’années. Dans les profondeurs, l’efficacité prime sur l’esthétique. Et le requin lutin en est la parfaite illustration.

 

Un habitant discret des grandes profondeurs

Le requin lutin fréquente principalement les talus continentaux entre 200 et 1 200 m de profondeur, parfois davantage. Des individus ont été signalés dans le Pacifique occidental, notamment au Japon, mais aussi dans l’Atlantique, au large du golfe du Mexique ou du Brésil, ainsi qu’en Australie. Ces environnements sont caractérisés par une obscurité permanente, des températures basses et une pression colossale. L’exploration humaine y demeure limitée, ce qui explique en partie la rareté des observations directes. La plupart des spécimens étudiés proviennent de captures accidentelles liées à la pêche profonde. Contrairement aux grands requins pélagiques, le requin lutin n’est pas un nageur rapide. Son corps allongé, ses nageoires relativement souples et sa musculature peu développée traduisent un mode de vie économe en énergie, adapté à un milieu où la nourriture est dispersée et les déplacements coûteux.

 

Une mâchoire à projection spectaculaire

L’une des caractéristiques les plus fascinantes du requin lutin réside dans son système d’attaque. Sa mâchoire peut se projeter brusquement vers l’avant grâce à un mécanisme articulé unique chez les requins modernes. Cette extension rapide lui permet de saisir des proies à distance, compensant ainsi sa faible vitesse de nage. Ce dispositif, basé sur des ligaments élastiques et une structure cartilagineuse mobile, agit comme un ressort. En une fraction de seconde, la mâchoire jaillit, les dents fines et acérées se referment, puis l’ensemble revient en position initiale. Dans l’obscurité abyssale, la détection des proies repose moins sur la vue que sur la perception électrosensorielle. Le museau du requin lutin est couvert d’ampoules de Lorenzini, capables de capter les faibles champs électriques émis par les organismes vivants. Cette sensibilité lui permet de repérer poissons benthiques, calmars ou crustacés enfouis dans les sédiments.

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Une apparence déroutante mais inoffensive

Avec une longueur moyenne de 3 à 4 m, certains spécimens dépassant 5 m, le requin lutin impressionne par sa taille autant que par son apparence. Sa peau rosée s’explique par l’absence de pigmentation sombre et par la finesse de ses tissus, qui laissent transparaître les vaisseaux sanguins. Hors de son environnement naturel, l’animal paraît presque fragile. Remonté à la surface, il supporte mal la lumière et les variations de pression. Contrairement au Grand requin blanc, il ne présente aucun danger pour l’être humain. Les interactions restent extrêmement rares et se limitent à des captures accidentelles.
Son allure “monstrueuse” tient davantage à l’adaptation qu’à l’agressivité. Chaque détail anatomique répond aux contraintes d’un monde où la discrétion et l’efficacité priment sur la puissance.

 

Une biologie encore largement méconnue

Malgré plus d’un siècle d’études ponctuelles, la biologie du requin lutin demeure mal documentée. On suppose qu’il est ovovivipare, comme de nombreux requins profonds, mais les données sur sa reproduction sont fragmentaires. La croissance, la longévité et la dynamique des populations restent également incertaines. La difficulté d’observer l’espèce dans son habitat naturel limite considérablement la compréhension de son comportement. Les expéditions océanographiques récentes, appuyées par des submersibles et des robots téléguidés, commencent seulement à lever une partie du voile sur ces écosystèmes abyssaux. La pêche profonde, en expansion depuis plusieurs décennies, représente une pression potentielle. Même si le requin lutin n’est pas ciblé commercialement, les captures accessoires pourraient avoir un impact sur une espèce dont l’abondance réelle reste inconnue.

Le symbole d’un océan encore inexploré

Le requin lutin rappelle une évidence souvent oubliée : les abysses constituent l’un des derniers grands territoires méconnus de la planète. On estime qu’une immense partie des fonds marins n’a jamais été explorée en détail. Dans cet univers silencieux, des espèces anciennes continuent d’évoluer loin des regards. À l’heure où l’exploration spatiale nourrit les imaginaires, le mystère se trouve peut-être davantage sous nos coques que dans les étoiles. Le requin lutin, avec son profil irréel et son héritage préhistorique, incarne cette part d’inconnu. Un prédateur discret, témoin d’une histoire vieille de plusieurs millions d’années, qui nage encore dans l’ombre des grands fonds.

 

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Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.