Longtemps, choisir un mouillage en Méditerranée consistait à trouver une baie bien protégée, une profondeur raisonnable et un fond de bonne tenue. Désormais, il faut aussi vérifier les interdictions, les zones de posidonie, les permis d’accès et parfois réserver une bouée avant même d’arriver. De la France aux Baléares, de l’Italie à la Croatie, les règles se multiplient au nom de la protection des fonds marins. Une évolution légitime, mais qui bouleverse les habitudes des plaisanciers.

La difficulté pour le skipper ne vient pas forcément des seules interdictions. Elle tient surtout au caractère très local des règles. Une baie peut rester libre au mouillage, tandis que celle située quelques milles plus loin impose une bouée payante. Un voilier de 12 mètres peut être autorisé là où un yacht de 25 mètres devra rester au large. Dans un autre secteur, l’entrée dans un parc naturel nécessitera un permis acheté à l’avance. Le plaisancier ne doit donc plus seulement savoir mouiller. Il doit désormais apprendre à décoder un véritable millefeuille réglementaire.
La posidonie, une forêt invisible sous le bateau
À la surface, rien ne distingue toujours clairement un fond de sable d’un herbier de posidonie. Par eau limpide, les grandes taches sombres sont faciles à identifier. Mais avec du clapot, un soleil bas ou dix mètres de profondeur, la lecture du fond devient beaucoup plus délicate. La posidonie n’est pas une algue, mais une plante à fleurs endémique de Méditerranée. Elle forme de vastes prairies sous-marines qui servent d’abri et de nurserie à de nombreuses espèces. Elle stabilise les sédiments, freine l’érosion des plages, produit de l’oxygène et stocke durablement du carbone. Sa croissance est extrêmement lente. Un herbier dégradé ne se reconstitue pas en quelques saisons. Les prairies de posidonie ont déjà fortement reculé sous l’effet de l’urbanisation littorale, de la pollution, du chalutage, du réchauffement de l’eau et des mouillages répétés. Une petite ancre ne détruit évidemment pas une prairie entière. Le problème vient de la répétition. Dans les baies les plus fréquentées, des centaines de bateaux mouillent chaque jour en été. L’impact ne se limite d’ailleurs pas à l’ancre. Lorsque le bateau évite autour de son point de mouillage, la chaîne racle le fond, coupe les feuilles et arrache parfois les rhizomes. La trace laissée par un bateau semble modeste. Additionnée à celles de milliers d’autres, elle finit pourtant par fragmenter l’herbier.
En France, une réglementation de plus en plus précise
La France a été l’un des premiers pays méditerranéens à durcir fortement les règles de mouillage, notamment sur la Côte d’Azur et en Corse. Des arrêtés préfectoraux interdisent désormais le mouillage sur les herbiers de posidonie dans plusieurs secteurs sensibles. Les dispositions concernent en priorité les grandes unités, dont les ancres et les longueurs de chaîne provoquent les dégâts les plus importants. Selon les zones, les restrictions peuvent viser les navires de plus de 20 ou 24 mètres, mais certaines interdictions s’appliquent à tous les bateaux. Autour de Cannes, d’Antibes, de Saint-Tropez, des îles d’Hyères ou dans plusieurs secteurs corses, les capitaines doivent consulter les cartes réglementaires avant de mouiller. Ils doivent rechercher une zone sableuse autorisée, utiliser un champ de bouées ou rester en dehors du périmètre protégé.
La portée juridique de ces interdictions s’est également renforcée. Les tribunaux peuvent désormais retenir l’existence d’un préjudice écologique lorsqu’un navire mouille dans une zone protégée et dégrade un herbier. Pour les voiliers et bateaux à moteur de taille plus modeste, la liberté reste plus importante. Elle n’est cependant jamais totale. Une réserve naturelle, une zone de baignade, un chenal, une aire protégée ou un secteur interdit aux engins motorisés peut limiter ou interdire le mouillage, même en l’absence de posidonie. Les zones Natura 2000 ajoutent parfois à la confusion. Leur présence ne signifie pas automatiquement que la navigation ou le mouillage sont interdits. Les restrictions dépendent des mesures adoptées localement. Il faut donc consulter la réglementation propre à chaque secteur plutôt que se fier à une simple mention sur une carte touristique.
Aux Baléares, les contrôles sont devenus courants
Aux Baléares, la protection de la posidonie est désormais visible jusque dans les criques les plus populaires. Majorque, Minorque, Ibiza et Formentera abritent d’immenses herbiers, dont certains se trouvent dans des zones naturelles particulièrement protégées. Le principe est simple : l’ancre doit tomber sur le sable, jamais sur la posidonie. Des embarcations de surveillance circulent dans les baies les plus fréquentées. Les agents contrôlent la position de l’ancre et peuvent demander à l’équipage de recommencer sa manœuvre. Ils orientent alors le bateau vers une tache sableuse ou vers une bouée disponible. Ces interventions sont souvent pédagogiques, mais elles peuvent aussi déboucher sur des sanctions. Les amendes varient selon la gravité du dommage, la taille du bateau et la zone concernée. Elles peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros.
Des champs de bouées écologiques ont donc été installés dans de nombreuses baies. Leur système d’ancrage limite les dégâts sur le fond et permet de maintenir une fréquentation nautique importante. La contrepartie est une perte de spontanéité. Pendant la haute saison, certaines bouées doivent être réservées avant l’arrivée. Le plaisancier qui aimait choisir son escale au dernier moment, en fonction du vent ou de l’envie de l’équipage, doit désormais parfois planifier sa croisière plusieurs jours à l’avance. Formentera est devenue le symbole de cette évolution. L’île conserve des eaux turquoise et des mouillages spectaculaires, mais la densité des bateaux y a rendu la régulation inévitable.
En Italie, les règles changent d’un parc à l’autre
L’Italie représente probablement le cas le plus complexe pour un équipage étranger. Il n’existe pas une réglementation unique applicable à l’ensemble des côtes. Chaque parc national ou aire marine protégée peut disposer de son propre zonage, de ses permis et de ses tarifs. Dans l’archipel de La Maddalena, en Sardaigne, les plaisanciers doivent acquitter un droit d’accès. Le montant dépend notamment de la longueur du bateau et de la durée du séjour. Le permis ne donne toutefois pas le droit de mouiller partout. L’ancrage sur les prairies sous-marines reste interdit et certaines zones sont totalement fermées. À l’Asinara, plusieurs secteurs imposent également l’utilisation de bouées ou de pontons aménagés. Ailleurs, comme autour de Portofino, des îles Égades ou des îles Tremiti, les règles varient selon le niveau de protection. Les zones classées A correspondent généralement à une protection intégrale. La navigation y est interdite ou réservée à certaines activités autorisées. Les zones B et C sont plus accessibles, mais peuvent imposer des limitations de vitesse, de mouillage ou de fréquentation.
Le principal piège consiste à croire qu’une règle valable dans un parc le sera dans le suivant. En Italie, quelques milles suffisent parfois pour changer complètement de réglementation.
En Croatie, le mouillage devient un service organisé
La Croatie possède depuis longtemps un réseau dense de bouées et de mouillages concédés. Dans de nombreuses baies, des opérateurs gèrent des corps-morts payants. À l’intérieur de leur périmètre, le mouillage libre peut être interdit. Les parcs nationaux ajoutent leurs propres droits d’entrée. Dans les Kornati, chaque bateau doit disposer d’un billet valable pour la durée de son séjour. Son prix dépend de la taille de l’unité et du moment de l’achat. Acheter avant l’entrée dans le parc revient généralement beaucoup moins cher que payer une fois sur place. La réglementation encadre aussi les amarres à terre, une pratique très répandue dans les criques croates. Un voilier mouillé au centre d’une petite baie avec deux longues aussières frappées sur la côte peut bloquer une grande partie du plan d’eau. Les autorités cherchent donc à limiter les installations gênantes ou dangereuses.
Pour les plaisanciers, cette organisation présente un avantage : une bouée bien dimensionnée évite de chercher longtemps une zone sableuse et permet de préserver les fonds. Elle présente aussi un inconvénient évident : le mouillage devient une prestation payante, parfois sans véritable alternative dans la baie.
Des tensions entre plaisanciers et gestionnaires
Les restrictions ne sont pas toujours bien accueillies. Certains plaisanciers dénoncent des règles difficiles à trouver, des bouées trop peu nombreuses, des tarifs élevés et une transformation progressive des criques en parkings payants. Ils regrettent aussi que les réglementations soient parfois publiées tardivement ou uniquement dans la langue locale. Pour un équipage qui traverse plusieurs pays en quelques semaines, suivre toutes les évolutions devient un véritable travail de préparation. Les gestionnaires répondent que les sites les plus célèbres ne peuvent plus accueillir librement une fréquentation devenue considérable. Une crique qui recevait vingt bateaux il y a trente ans peut aujourd’hui en recevoir cent, souvent avec des unités plus grandes et plus lourdes.
Les deux positions peuvent s’entendre.
Interdire la destruction d’un herbier protégé est légitime. Imposer cette règle sans carte précise, sans balisage et sans solution de remplacement l’est beaucoup moins. À l’inverse, considérer qu’une habitude ancienne donne un droit permanent à mouiller partout n’est plus compatible avec la pression actuelle sur le littoral. Le développement de mouillages écologiques apparaît donc comme un compromis raisonnable, à condition que les tarifs restent lisibles et que les équipements soient correctement entretenus. La protection de l’environnement ne doit pas devenir un simple prétexte à la privatisation systématique du domaine maritime.
Une nouvelle culture du mouillage
Le mouillage libre ne disparaît pas de Méditerranée. Des milliers de criques restent accessibles et il est toujours possible d’y jeter l’ancre sans réservation ni paiement, à condition de respecter les fonds et la réglementation locale. Mais une époque s’achève probablement : celle où l’on pouvait entrer dans n’importe quelle baie, mouiller sur la première zone disponible et se renseigner après coup.
La préparation d’une croisière méditerranéenne repose désormais sur trois cartes : la carte marine, la carte météo et la carte environnementale. Oublier la troisième peut coûter cher, mais surtout détruire en quelques minutes un habitat qui a mis plusieurs siècles à se former. Le plaisancier méditerranéen doit donc adopter un nouveau réflexe. Avant de se demander si le fond tient bien, il doit vérifier s’il a le droit d’y planter son ancre. Une contrainte supplémentaire, assurément. Mais sans doute aussi le prix à payer pour continuer à naviguer dans une Méditerranée encore vivante.
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