Le phoque veau-marin, ce mammifère discret qui recolonise peu à peu les côtes françaises

Culture nautique
Charline David
Par Charline David

Il se repose sur les bancs de sable de la Manche et de la mer du Nord, la tête ronde tournée vers le courant. Après avoir presque disparu du littoral français, le phoque veau-marin retrouve plusieurs estuaires. Un retour spectaculaire, mais encore fragile.

Il se repose sur les bancs de sable de la Manche et de la mer du Nord, la tête ronde tournée vers le courant. Après avoir presque disparu du littoral français, le phoque veau-marin retrouve plusieurs estuaires. Un retour spectaculaire, mais encore fragile.

© AdobeStock - Grzegorz

À marée basse, il faut souvent une longue-vue pour le distinguer. Sur un banc de sable éloigné, une forme grise se soulève, puis une autre. Le phoque veau-marin ne cherche ni la proximité des promeneurs ni les démonstrations. Il profite simplement de quelques heures au sec pour dormir, muer, allaiter ou économiser son énergie avant le retour de l’eau.
Son nom prête parfois à sourire. Il ne désigne pas un jeune phoque, mais une espèce à part entière : Phoca vitulina, également appelée phoque commun. Adulte, elle mesure environ 1,30 à 1,90 mètre et pèse de 60 à 150 kilos. Sa tête large, son museau court et ses narines en forme de V lui donnent une expression presque familière.


Le reconnaître sans le confondre avec le phoque gris

Deux espèces fréquentent régulièrement les côtes françaises : le phoque veau-marin et le phoque gris. Vu de loin, la confusion est facile. Le premier possède une tête arrondie, avec un front marqué et un museau court. Le second présente un profil plus allongé, souvent comparé à une tête de cheval, et peut atteindre une taille nettement supérieure.
Le pelage du veau-marin varie du beige au gris foncé, avec une multitude de petites taches. Chaque individu possède un dessin particulier, suffisamment distinct pour aider les chercheurs à le reconnaître sur les photographies. Ses vibrisses, les longues moustaches qui entourent le museau, détectent les mouvements de l’eau laissés par ses proies.
Le phoque se nourrit surtout de poissons, mais son régime reste opportuniste et peut inclure céphalopodes, mollusques ou crustacés. Il chasse en mer puis revient sur des reposoirs découverts par la marée. Ces haltes ne sont pas du confort superflu : elles conditionnent sa récupération, sa mue et sa reproduction.


Une disparition presque complète, puis un retour naturel

Au XIXe siècle, les phoques étaient encore nombreux sur le littoral français. La chasse, les captures, les transformations des estuaires et les dérangements ont ensuite provoqué un effondrement. Pendant plusieurs décennies, le veau-marin a presque disparu de certains sites historiques.
Sa protection et l’amélioration du suivi ont permis un retour progressif à partir de colonies européennes voisines. En baie de Somme, un petit groupe d’une dizaine à une quinzaine d’animaux se réinstalle en 1986. La reproduction reprend à la fin des années 1980, puis les effectifs augmentent. L’espèce gagne aussi les baies d’Authie et de Canche, la baie des Veys et la baie du Mont-Saint-Michel.
Le mot « recolonisation » doit être compris avec nuance. Il ne s’agit pas d’animaux relâchés artificiellement sur toutes ces côtes, mais d’une reconquête naturelle de milieux favorables. Elle reste concentrée sur quelques grands estuaires de la Manche et de la mer du Nord. Voir un individu isolé plus au sud ne signifie pas qu’une nouvelle colonie de reproduction s’y est installée.


La baie de Somme, principal refuge français

La baie de Somme accueille aujourd’hui la plus importante colonie française de phoques veaux-marins. Les comptages varient fortement avec la saison, la météo et le nombre d’animaux présents sur les reposoirs au moment du survol. En août 2023, 833 veaux-marins ont été recensés simultanément en baie de Somme et 162 en baie d’Authie. Le même suivi estimait 177 naissances en baie de Somme cette année-là. À l’échelle du Parc naturel marin des estuaires picards et de la mer d’Opale, les deux espèces de phoques réunies étaient estimées à environ 1 800 individus en 2025. Ce chiffre illustre la réussite du retour, mais il ne raconte pas tout. Les chercheurs suivent aussi les naissances, les échouages, les déplacements et les réactions aux activités humaines.
En baie du Mont-Saint-Michel, 133 individus identifiés, dont 118 veaux-marins, ont été observés en 2025. Les échanges documentés avec Chausey, l’Arguenon ou d’autres secteurs rappellent que les phoques ne vivent pas enfermés dans une baie. Ils suivent les ressources et les conditions, parfois sur de longues distances.

© AdobeStock - Ian


Un petit capable de nager dès la naissance

Chez le veau-marin, les mises bas ont surtout lieu en juin et juillet sur les côtes françaises. Contrairement au jeune phoque gris, souvent couvert d’un épais duvet blanc et dépendant de la terre pendant ses premières semaines, le nouveau-né veau-marin peut nager très rapidement. Cette aptitude est indispensable dans un estuaire recouvert à chaque marée.
La mère l’allaite pendant quelques semaines avec un lait très riche. Durant cette période, une séparation provoquée par un dérangement peut avoir de lourdes conséquences. Un promeneur, un kayak, un paddle ou un bateau qui s’approche trop près peut pousser le groupe à l’eau et interrompre le repos ou l’allaitement.
Un jeune seul sur une plage n’est donc pas forcément abandonné. Sa mère peut être en mer ou attendre à distance. Il ne faut ni le toucher, ni le nourrir, ni tenter de le remettre à l’eau. La conduite adaptée consiste à s’éloigner, tenir les chiens en laisse et signaler l’animal au réseau local compétent ou à l’Observatoire Pelagis s’il paraît blessé ou réellement en difficulté.


Observer sans transformer la rencontre en fuite

Le succès touristique des phoques crée un paradoxe : plus leur retour enthousiasme, plus leurs reposoirs risquent d’être dérangés. La bonne observation se fait à distance, idéalement avec des jumelles ou une longue-vue et, dans les secteurs sensibles, avec un guide formé. Les recommandations locales doivent toujours être respectées ; en baie de Somme, plusieurs acteurs préconisent de rester à environ 300 mètres des groupes.
Depuis un bateau, il faut conserver une route régulière, ralentir sans couper la trajectoire des animaux et ne jamais les encercler. Un phoque qui relève la tête, se rapproche de l’eau ou quitte son reposoir en réaction à notre présence indique déjà que la distance est insuffisante. Le retour du veau-marin est l’une des belles histoires récentes du littoral français. Il prouve qu’une espèce peut reconquérir ses anciens territoires lorsque la pression diminue. Mais cette victoire ne se mesure pas au nombre de photos prises de près. Elle se reconnaît plutôt à une scène très simple : des phoques immobiles sur un banc de sable, assez tranquilles pour ne pas avoir à regarder les humains.

 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT
METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.