Que représente le Cap Horn pour tout marin, et pourquoi est-il si mythique ?

C’est tout d’abord le plus sud de tous les caps, un véritable défi pour tout marin qui s’engage dans un tour du monde digne de ce nom. Il marque la limite nord du passage de Drake, nom du détroit qui sépare l’Amérique du sud de l’Antarctique, continent distant seulement de 650 km du cap. En mer, c'est l’un des passages les plus dangereux du monde car les vents y sont fortement accélérés par un effet d’entonnoir crée par les Andes et la péninsule Antarctique, et par la hauteur de sa falaise de 425 m. Même si la limite des glaces commence plus au sud, les icebergs restent également un danger.
Ce passage est redouté par les marins car après la traversée de l’océan Indien et l’entrée dans le Pacifique sud, où le passage entre les terres australes et l’Antarctique est encore large de 1000 à 1200 km, les conditions deviennent rapidement dantesques dans une zone où les dépressions ont de moins en moins d’espace pour s’étendre. Leur vitesse de progression et leur intensité augmentent. La mer devient alors courte et très dangereuse à l’approche du cap, pouvant générer des vagues scélérates (vagues de plus de 30 m de haut) dont le franchissement est parfois d’une difficulté extrême. Rappelons d'ailleurs que c’est au passage de ce cap, en janvier 2009 après 57 jours de course, que Jean le Cam a chaviré et a été sauvé par Vincent Riou qui s’était dérouté. Nous pouvons aussi évoquer la disparition du canadien Gerry Roufs lors de l’édition en 1996 à l’approche du Cap Horn, et qui déclarait lors d’une de ses dernières vacations « les vagues ne sont plus des vagues, elles sont hautes comme les Alpes ».
Ce sont donc ces différentes difficultés et dangers qui lui ont donné son caractère légendaire et la réputation d’être un cimetière maritime où de nombreuses victimes et de nombreux naufrages de navires marchands se sont produits. Le Cap Horn est d'ailleurs comparé dans le monde de la voile à l’ascension de l’Everest. Dompter les mers australes et passer ce cap est pour certains le Graal.
Après les mers fortes du sud, pourquoi cette bascule après le Cap Horn est toujours difficile, psychologiquement et techniquement ?
Psychologiquement il est indispensable pour les concurrents de se reconfigurer pour affronter des conditions à l’opposé de celles subies dans les mers australes. Le changement peut s'avérer brutal. En effet, depuis l’entrée dans l’océan Indien puis le Pacifique sud, les skippers se sont habitués à gérer de fortes conditions même si cette année les tempêtes les ont épargnés. Il faut progressivement revoir son organisation au quotidien, faire un inventaire du bateau, bien se préparer physiquement. La transition est parfois rude car les marins quittent le froid pour rentrer progressivement dans les mers plus chaudes.
Techniquement, ils doivent aussi se préparer à une navigation complètement différente s’assimilant parfois aux régates. Ils seront confrontés à des situations où le vent sera aux abonnés absents parfois plusieurs jours, ce qu'ils n’ont pas encore véritablement connu depuis leur départ des Sables d’Olonne.
A cette étape de la course, quelles sont les différences majeures avec l'édition de 2016 ?
Elles sont importantes si on se réfère aux temps de parcours au Cap Horn. En effet en 2016, Armel le Cléac’h, qui était arrivé premier, avait aussi été le premier à franchir le Cap Horn le 23 décembre, soit 47 jours après le départ. Cette année, les premiers le passeront début janvier, soit 10 jours plus tard ce qui est assez important. Mais cette différence entre les deux éditions ne s'arrête pas là.
En effet jusqu'à maintenant le Vendée Globe 2020 a été émaillé de situations météorologiques assez atypiques. L’édition 2016-2017 avait bénéficié elle dans sa première partie de conditions très favorables qui avaient permis de battre des records jusqu’au Cap Horn. Alex Thomson avait ainsi battu le record de la descente de l’Atlantique Nord, des Sables d’Olonne à l’Equateur en un peu plus de 9 jours alors que cette année le même Alex a mis un jour de plus, freiné dans sa progression par la tempête Thêta au sud des Açores 3 jours après le départ et malgré une traversée du pot au noir à 15 nœuds de moyenne !
En 2016 la descente de l’Atlantique s’était également faite rapidement grâce aux vents portants générés par une dépression brésilienne qui avait propulsé les bateaux de tête dans un contournement bénéfique de l’anticyclone de Sainte Hélène, sans descendre trop sud pour la plupart. Au contraire, cette année la position très sud de l'anticyclone a contraint la flotte a un contournement plus important, puis à descendre encore plus sud pour éviter les nombreuses molles. Vraiment depuis le départ de cette édition 2020-2021, la succession de situations peu propices a pénalisé l’ensemble des concurrents. Notons que les hautes pressions sont restées positionnées très au sud dans l’océan Indien et le Pacifique, beaucoup plus que d’habitude. Elles ont ainsi repoussé les dépressions encore plus au sud. Le point positif cette année est l’absence de tempêtes dans ces régions, qui a permis d’éviter des situations fréquemment très dangereuses. Le revers de la médaille est que cela a nettement freiné la progression des bateaux. Ces derniers sont d'ailleurs assez regroupés en cette fin d’année et certains sont même surpris de naviguer au près.
En résumé, l'édition de 2016 a vu plusieurs records tomber durant les 50 premiers jours de course (meilleur sprint sur 24h pour Alex Thomson avec 536,81 milles et record de traversée à l’Equateur puis au cap de Bonne Espérance en un peu plus de 17 jours et record d'Armel avec un peu plus de 28 jours pour rallier le cap Leeuwin) ce qui n'est pas le cas cette année, mais cette édition 2020-2021 reste néanmoins très ouverte au vu du regroupement des premiers et du nombre d'options à venir pour la suite de la course.
Une fois le Cap Horn passé, pourquoi cette remontée vers les Sables est décisive ?
Il y a plusieurs raisons à cela. La première est que bien souvent ceux qui virent le Cap Horn devant remportent l’édition, surtout s’ils sortent ensuite en tête à l’approche de l’Equateur car après, les options se ferment. Etre devant permet aussi de mieux contrôler ses adversaires même si les écarts restent faibles, ce qui fut le cas pour François Gabart en 2012-2013.
Ensuite, comme lors de la descente à l’aller, la remontée de l’atlantique sud est tributaire de la position et de l’évolution de l’anticyclone de Sainte-Hélène. S'il est positionné trop sud, les hautes pressions s’étendent depuis l’Argentine et favorisent l’étendue de zones de calme. C'est une véritable barrière anticyclonique avec des vents faibles qui se forme alors devant les concurrents. C’est ce cas de figure qu’avait rencontré Armel Le Cléac’h en 2016, l’obligeant à s’éloigner nettement de l’orthodromie et à contourner les Malouines par l’est. Son avance de 4 jours sur Alex Thomson avait fondu avant qu’il ne retrouve de l’air au large du Brésil. Dans une position classique de l’anticyclone de Sainte-Hélène, à mi-distance entre les deux continents, les dépressions ont davantage d’espace pour se développer au large du continent sud-américain. Elles ne sont plus bloquées par les hautes pressions. Les zones de calmes sont alors beaucoup moins fréquentes et étendues et favorisent une route plus directe.
Ces différentes raisons, ainsi que la proximité du continent sud-américain qui fait parfois office de véritable barrière à la circulation des flux venant de l’ouest, rendent les situations météorologiques très changeantes et moins organisées qu’une fois passé l’Equateur. Les skippers ont donc beaucoup moins de lisibilité à 3-4 jours, l’analyse des fichiers météos n’en devient alors que plus importante.
Choisir entre les côtes ou le large est toujours la grande question stratégique.
La situation sera-t-elle encore atypique comme souvent lors de cette édition, et à quels pièges les concurrents doivent-ils être attentifs ?
Les deux premières journées de cette remontée vers les Malouines ne devraient pas poser trop de souci. Un régime modéré dépressionnaire avec un flux de sud-ouest obligera surement les premiers à privilégier une route directe au large de la côte sud de l’Argentine. Par contre, entre la pointe sud-est de l’Argentine et la remontée vers les Malouines, la situation pourrait être rapidement plus délicate car la probabilité de subir de nouveau une position très sud de l’anticyclone de Sainte-Hélène est assez importante. Dans cette éventualité, les concurrents devront anticiper quelques jours à l’avance la transition entre la fin des régimes perturbés de sud-ouest au sud de l’Argentine et la rentrée dans une période complexe où une barrière anticyclonique pourrait se former au nord des Malouines. Cette période pourrait être le juge de paix.
C’est pour ces raisons que cette édition reste encore très ouverte pour les dix premiers. La définition de la meilleure stratégie et de la tactique au quotidien pour gérer le mieux possible les changements fréquents de vents faibles à modérés sera probablement la clé de la réussite.
Pascal Scaviner, chef du service prévisions de Météo Consult