Il se repose sur les bancs de sable de la Manche et de la mer du Nord, la tête ronde tournée vers le courant. Après avoir presque disparu du littoral français, le phoque veau-marin retrouve plusieurs estuaires. Un retour spectaculaire, mais encore fragile.

À marée basse, il faut souvent une longue-vue pour le distinguer. Sur un banc de sable éloigné, une forme grise se soulève, puis une autre. Le phoque veau-marin ne cherche ni la proximité des promeneurs ni les démonstrations. Il profite simplement de quelques heures au sec pour dormir, muer, allaiter ou économiser son énergie avant le retour de l’eau.
Son nom prête parfois à sourire. Il ne désigne pas un jeune phoque, mais une espèce à part entière : Phoca vitulina, également appelée phoque commun. Adulte, elle mesure environ 1,30 à 1,90 mètre et pèse de 60 à 150 kilos. Sa tête large, son museau court et ses narines en forme de V lui donnent une expression presque familière.
Le reconnaître sans le confondre avec le phoque gris
Deux espèces fréquentent régulièrement les côtes françaises : le phoque veau-marin et le phoque gris. Vu de loin, la confusion est facile. Le premier possède une tête arrondie, avec un front marqué et un museau court. Le second présente un profil plus allongé, souvent comparé à une tête de cheval, et peut atteindre une taille nettement supérieure.
Le pelage du veau-marin varie du beige au gris foncé, avec une multitude de petites taches. Chaque individu possède un dessin particulier, suffisamment distinct pour aider les chercheurs à le reconnaître sur les photographies. Ses vibrisses, les longues moustaches qui entourent le museau, détectent les mouvements de l’eau laissés par ses proies.
Le phoque se nourrit surtout de poissons, mais son régime reste opportuniste et peut inclure céphalopodes, mollusques ou crustacés. Il chasse en mer puis revient sur des reposoirs découverts par la marée. Ces haltes ne sont pas du confort superflu : elles conditionnent sa récupération, sa mue et sa reproduction.
Une disparition presque complète, puis un retour naturel
Au XIXe siècle, les phoques étaient encore nombreux sur le littoral français. La chasse, les captures, les transformations des estuaires et les dérangements ont ensuite provoqué un effondrement. Pendant plusieurs décennies, le veau-marin a presque disparu de certains sites historiques.
Sa protection et l’amélioration du suivi ont permis un retour progressif à partir de colonies européennes voisines. En baie de Somme, un petit groupe d’une dizaine à une quinzaine d’animaux se réinstalle en 1986. La reproduction reprend à la fin des années 1980, puis les effectifs augmentent. L’espèce gagne aussi les baies d’Authie et de Canche, la baie des Veys et la baie du Mont-Saint-Michel.
Le mot « recolonisation » doit être compris avec nuance. Il ne s’agit pas d’animaux relâchés artificiellement sur toutes ces côtes, mais d’une reconquête naturelle de milieux favorables. Elle reste concentrée sur quelques grands estuaires de la Manche et de la mer du Nord. Voir un individu isolé plus au sud ne signifie pas qu’une nouvelle colonie de reproduction s’y est installée.
La baie de Somme, principal refuge français
La baie de Somme accueille aujourd’hui la plus importante colonie française de phoques veaux-marins. Les comptages varient fortement avec la saison, la météo et le nombre d’animaux présents sur les reposoirs au moment du survol. En août 2023, 833 veaux-marins ont été recensés simultanément en baie de Somme et 162 en baie d’Authie. Le même suivi estimait 177 naissances en baie de Somme cette année-là. À l’échelle du Parc naturel marin des estuaires picards et de la mer d’Opale, les deux espèces de phoques réunies étaient estimées à environ 1 800 individus en 2025. Ce chiffre illustre la réussite du retour, mais il ne raconte pas tout. Les chercheurs suivent aussi les naissances, les échouages, les déplacements et les réactions aux activités humaines.
En baie du Mont-Saint-Michel, 133 individus identifiés, dont 118 veaux-marins, ont été observés en 2025. Les échanges documentés avec Chausey, l’Arguenon ou d’autres secteurs rappellent que les phoques ne vivent pas enfermés dans une baie. Ils suivent les ressources et les conditions, parfois sur de longues distances.

Un petit capable de nager dès la naissance
Chez le veau-marin, les mises bas ont surtout lieu en juin et juillet sur les côtes françaises. Contrairement au jeune phoque gris, souvent couvert d’un épais duvet blanc et dépendant de la terre pendant ses premières semaines, le nouveau-né veau-marin peut nager très rapidement. Cette aptitude est indispensable dans un estuaire recouvert à chaque marée.
La mère l’allaite pendant quelques semaines avec un lait très riche. Durant cette période, une séparation provoquée par un dérangement peut avoir de lourdes conséquences. Un promeneur, un kayak, un paddle ou un bateau qui s’approche trop près peut pousser le groupe à l’eau et interrompre le repos ou l’allaitement.
Un jeune seul sur une plage n’est donc pas forcément abandonné. Sa mère peut être en mer ou attendre à distance. Il ne faut ni le toucher, ni le nourrir, ni tenter de le remettre à l’eau. La conduite adaptée consiste à s’éloigner, tenir les chiens en laisse et signaler l’animal au réseau local compétent ou à l’Observatoire Pelagis s’il paraît blessé ou réellement en difficulté.
Observer sans transformer la rencontre en fuite
Le succès touristique des phoques crée un paradoxe : plus leur retour enthousiasme, plus leurs reposoirs risquent d’être dérangés. La bonne observation se fait à distance, idéalement avec des jumelles ou une longue-vue et, dans les secteurs sensibles, avec un guide formé. Les recommandations locales doivent toujours être respectées ; en baie de Somme, plusieurs acteurs préconisent de rester à environ 300 mètres des groupes.
Depuis un bateau, il faut conserver une route régulière, ralentir sans couper la trajectoire des animaux et ne jamais les encercler. Un phoque qui relève la tête, se rapproche de l’eau ou quitte son reposoir en réaction à notre présence indique déjà que la distance est insuffisante. Le retour du veau-marin est l’une des belles histoires récentes du littoral français. Il prouve qu’une espèce peut reconquérir ses anciens territoires lorsque la pression diminue. Mais cette victoire ne se mesure pas au nombre de photos prises de près. Elle se reconnaît plutôt à une scène très simple : des phoques immobiles sur un banc de sable, assez tranquilles pour ne pas avoir à regarder les humains.
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