
Aux origines, un yacht classique devenu école de navigation
Le premier Pen Duick est lancé en 1898, à une époque où la plaisance aristocratique domine encore la pratique de la voile. Dessiné par William Fife III, il incarne l’élégance de la grande tradition britannique : une coque fine, un gréement aurique exigeant, des performances qui reposent avant tout sur la qualité de la barre et la finesse des réglages.
Lorsque Éric Tabarly découvre ce bateau dans l’orbite familiale, il comprend très tôt qu’il ne s’agit pas d’un voilier facile. Pen Duick impose une discipline sévère. La moindre approximation dans les manœuvres se paie immédiatement, et la fatigue physique fait partie intégrante de la navigation.
Après la Seconde Guerre mondiale, le bateau est en mauvais état. Beaucoup l’auraient abandonné. Tabarly choisit au contraire de le sauver, au prix d’une restauration complexe et novatrice. Le moulage de la coque en polyester, procédé encore expérimental à l’époque, permet de préserver les formes tout en assurant une nouvelle longévité au voilier.
À son bord, Tabarly forge une relation exigeante à la mer, où la performance n’est jamais dissociée de la compréhension fine des éléments. Ce premier Pen Duick n’est pas un bateau de course, mais il pose les fondations intellectuelles de toute la saga : naviguer vite commence par naviguer juste.

Pen Duick II, la victoire qui révèle une nouvelle ère
Avec Pen Duick II, Tabarly entre de plain-pied dans la compétition océanique moderne. Conçu pour la Transat anglaise en solitaire de 1964, le bateau tranche avec les standards de l’époque. Plus léger, plus nerveux, pensé pour être manœuvré par un seul homme sur des milliers de milles, il met l’accent sur l’efficacité globale plutôt que sur la robustesse brute.
La victoire est éclatante. Tabarly s’impose avec une avance considérable, révélant au grand public une approche nouvelle de la course au large. Pen Duick II montre qu’un bateau bien conçu peut transformer une traversée en démonstration tactique, où la stratégie, l’ergonomie et la lecture météo prennent autant d’importance que la résistance physique.
Ce succès marque un tournant. La course au large cesse d’être réservée à quelques marins endurants pour devenir un terrain d’innovation permanente. Pen Duick II n’est pas seulement un vainqueur, il devient un modèle étudié, commenté, parfois critiqué, mais toujours observé avec attention.

Pen Duick III, l’ère de la méthode et de la maîtrise
Pen Duick III marque une nouvelle étape. Construit en aluminium, testé en bassin des carènes, conçu pour exceller sur différents formats de course, il symbolise l’entrée de la voile de compétition dans une phase plus rationnelle.
Ici, rien n’est laissé au hasard. Les formes de coque, la répartition des masses, le plan de voilure sont pensés comme un ensemble cohérent. La navigation devient plus analytique. Chaque sortie en mer sert à comprendre, à affiner, à améliorer.
Les résultats sont immédiats. Pen Duick III domine les grandes courses du Royal Ocean Racing Club à la fin des années 1960. Sa régularité impressionne autant que ses victoires. Il démontre qu’un bateau performant n’est pas seulement celui qui va vite, mais celui qui le fait de manière constante, quelles que soient les conditions.
Avec Pen Duick III, la course au large entre dans une nouvelle dimension : celle d’un sport où la préparation, l’ingénierie et l’analyse prennent une place centrale, sans pour autant effacer l’engagement humain.

Pen Duick IV, le multicoque comme terrain d’exploration
À la fin des années 1960, Tabarly se tourne vers les multicoques, convaincu de leur potentiel. Pen Duick IV est un trimaran en aluminium radical, rapide, parfois imprévisible. Son lancement est précipité, son comportement exige une adaptation constante.
La Transat de 1968 se solde par un abandon, mais le bateau révèle un potentiel considérable. Revendu à Alain Colas, rebaptisé Manureva, il devient l’arme absolue de la Transat anglaise de 1972, remportée avec autorité.
Pen Duick IV symbolise une phase essentielle de la saga : celle de l’expérimentation sans filet. Le bateau est en avance sur son temps, et son histoire rappelle que l’innovation comporte toujours une part de risque. La disparition de Manureva en 1978, lors de la Route du Rhum, donne à ce Pen Duick une dimension tragique qui marque durablement la mémoire collective de la course au large.

Pen Duick V, l’ancêtre des monocoques modernes
Plus discret mais fondamental, Pen Duick V incarne une transition clé. Plus court, doté de lignes planantes, équipé de ballasts, il annonce clairement les grandes évolutions à venir.
En remportant la Transpacifique avec une avance spectaculaire, Tabarly démontre que la performance passe désormais par la gestion fine de la puissance et de l’assiette du bateau, bien plus que par la seule surface de voilure.
Pen Duick V préfigure les grandes classes ouvertes contemporaines. Il montre que le monocoque a encore un avenir, à condition d’oser repenser ses équilibres traditionnels.

Pen Duick VI, la maturité et la transmission
Dernier né de la lignée, Pen Duick VI est conçu pour la première course autour du monde en équipage. Grand ketch en aluminium, robuste, pensé pour encaisser la durée et les mers les plus dures, il incarne une forme d’aboutissement.
La Whitbread est marquée par les avaries, mais le bateau entre définitivement dans la légende en 1976, lorsque Tabarly remporte une nouvelle Transat en solitaire dans des conditions extrêmes, à bord d’un voilier initialement prévu pour un équipage nombreux.
Aujourd’hui encore, Pen Duick VI navigue. Son retour au premier plan, mené par Marie Tabarly, rappelle que cette saga ne relève pas du passé, mais d’un héritage vivant, toujours capable d’affronter l’océan.
Une saga qui a redéfini la course au large
Pris ensemble, les Pen Duick racontent une histoire rare, faite de continuité et de ruptures assumées. Chaque bateau répond à une question précise, posée à un moment clé de l’évolution de la voile.
Ils ont contribué à transformer la course au large en un sport d’ingénieurs autant que de marins, sans jamais rompre le lien fondamental entre l’homme et la mer.
Plus qu’une lignée de voiliers, les Pen Duick sont devenus une manière de penser la navigation océanique, dont l’influence se lit encore aujourd’hui dans les bateaux, les courses et les marins qui continuent de repousser les limites du large.
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