Naviguer à l’époque de Bridgerton : quand le nautisme d’élite précède la plaisance moderne

Culture nautique
Par Le Figaro Nautisme

Alors que la première partie de la saison 4 de Les Chroniques de Bridgerton est disponible depuis ce matin sur Netflix, c’est l’occasion de revenir sur une facette discrète mais essentielle de cette période : le rapport des élites britanniques à la mer. Si le nautisme reste en arrière-plan dans la série, le monde maritime connaît pourtant, au début du XIXe siècle, une véritable montée en puissance, bien avant l’essor de la plaisance telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Alors que la première partie de la saison 4 de Les Chroniques de Bridgerton est disponible depuis ce matin sur Netflix, c’est l’occasion de revenir sur une facette discrète mais essentielle de cette période : le rapport des élites britanniques à la mer. Si le nautisme reste en arrière-plan dans la série, le monde maritime connaît pourtant, au début du XIXe siècle, une véritable montée en puissance, bien avant l’essor de la plaisance telle que nous la connaissons aujourd’hui.
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Une Angleterre mondaine, mais façonnée par la mer

À l’époque où se déroule Bridgerton, la mer n’est jamais loin, même lorsqu’elle n’apparaît pas à l’écran. L’Angleterre du début du XIXe siècle est une puissance maritime totale, dont l’économie, l’influence politique et l’imaginaire collectif reposent largement sur l’océan. Pour l’aristocratie, cette proximité n’est pas seulement abstraite. Elle s’exprime aussi dans des pratiques privées, discrètes, mais bien réelles. Naviguer n’est pas encore un loisir structuré, ni une activité populaire. Il s’agit d’un usage réservé à quelques familles fortunées, capables de financer des bateaux coûteux, des équipages expérimentés et des infrastructures adaptées. La mer devient alors un espace d’expression sociale, un prolongement du rang et de la réputation, au même titre que les demeures ou les cercles mondains londoniens.

 

Ce que signifie vraiment le mot « yacht » au début du XIXe siècle

Employer aujourd’hui le mot yacht pour parler de cette période peut prêter à confusion. Rien, absolument rien, ne rapproche les yachts de l’époque Bridgerton des grands bateaux de luxe contemporains. Le yacht du début du XIXe siècle est un voilier pur, entièrement dépendant du vent, sans moteur, sans superstructure imposante, sans recherche de confort. Ces bateaux sont construits en bois, avec des coques fines et tendues, conçues pour la vitesse. Leur silhouette est directement inspirée des cutters de contrebande et des petits bâtiments militaires côtiers, réputés pour leur capacité à remonter au vent et à manœuvrer rapidement. Les voiles sont grandes, parfois spectaculaires, car la performance prime sur tout le reste. Plus la surface de toile est importante, plus le bateau est rapide, à condition de savoir le manœuvrer.

À bord, le confort est secondaire. Quelques cabines étroites, un carré sommaire, parfois à peine plus qu’un espace pour manger et travailler. Le pont est dégagé, pensé pour les manœuvres. Un yacht de cette époque exige un équipage nombreux, souvent plus de 10 ou 15 hommes, indispensables pour hisser, régler et affaler des voiles lourdes et complexes. Naviguer n’a rien d’une promenade : c’est un exercice physique et technique.

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La Tamise, vitrine flottante du nautisme aristocratique

Le premier grand théâtre de cette navigation privée est la Tamise. Naviguer sur le fleuve permet de rester au cœur de Londres tout en affichant son statut. Les sorties en yacht deviennent visibles, observées depuis les quais, commentées dans les cercles sociaux. La navigation se transforme progressivement en spectacle mondain. C’est dans ce contexte qu’est fondé, dès 1775, le Royal Thames Yacht Club, d’abord connu sous le nom de Cumberland Fleet. À l’origine, ses membres ne cherchent pas simplement à naviguer ensemble. Ils organisent des courses, définissent des règles, instaurent une forme de compétition codifiée. Les régates sur la Tamise deviennent des événements structurés, avec des trophées, des défis officiels et une reconnaissance durable pour les vainqueurs. Ces courses mettent en scène des yachts aux lignes très proches, comparables en taille et en gréement, mais dont les performances dépendent largement du savoir-faire de l’équipage. Gagner une régate sur la Tamise, c’est démontrer une maîtrise technique aussi précieuse socialement qu’une brillante apparition dans les salons londoniens.

 

Du fleuve à la mer ouverte : le Solent comme nouveau terrain de jeu

À mesure que les yachts gagnent en taille et que les ambitions augmentent, la navigation s’étend vers le sud. Le Solent, bras de mer étroit séparant l’île de Wight de la côte anglaise, s’impose comme un terrain idéal. Ses courants puissants, ses vents changeants et ses espaces relativement protégés offrent un cadre exigeant, apprécié des navigateurs les plus expérimentés. Cowes devient rapidement un point de convergence. En 1815, la création du Royal Yacht Squadron marque une nouvelle étape dans l’histoire du nautisme britannique. Le club attire les membres les plus influents de l’aristocratie et impose un niveau d’exclusivité encore plus élevé. Les yachts qui y naviguent comptent parmi les plus grands et les plus performants de leur temps, et les rencontres organisées dans le Solent deviennent des références.

 

Des yachts déjà impressionnants par leurs dimensions

Contrairement à l’idée d’une navigation légère ou anecdotique, certains yachts du début du XIXe siècle impressionnent déjà par leurs dimensions. Le Royal Sovereign, yacht royal lancé en 1804, en est un exemple frappant. Avec près de 30 mètres de long et une jauge dépassant les 270 tonnes, ce voilier entièrement à voile ressemble davantage à un petit navire qu’à un simple bateau privé. D’autres yachts, appartenant à de grandes fortunes ou à des figures influentes, naviguent avec des équipages nombreux, parfois comparables à ceux de bâtiments professionnels. Leur usage reste toutefois privé, centré sur la navigation côtière, les régates et les démonstrations de savoir-faire maritime. Vers 1820, on recense plus de 400 yachts privés au Royaume-Uni. Ce chiffre, faible comparé aux standards actuels, souligne au contraire le caractère extrêmement élitiste de cette pratique. Chaque yacht est connu, nommé, observé. Les innovations de coque ou de gréement circulent rapidement, alimentant rivalités et comparaisons.

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Naviguer pour affirmer un rang social

À l’époque Bridgerton, naviguer n’est jamais un simple divertissement. Monter à bord d’un yacht, c’est affirmer une position sociale, démontrer une modernité, afficher une proximité avec le monde maritime qui fonde la puissance britannique. Le propriétaire est souvent présent à bord, parfois à la barre, incarnant physiquement cette relation à la mer. Les sorties en yacht deviennent des moments d’observation mutuelle. On compare les bateaux, les manœuvres, la tenue du pont, la discipline de l’équipage. La mer devient une extension des salons, avec ses codes implicites et ses hiérarchies bien établies.

 

Ce que Bridgerton ne montre pas, mais que l’histoire confirme

Si Les Chroniques de Bridgerton privilégient les intrigues sentimentales et les conventions sociales, elles laissent hors champ un monde pourtant bien réel. Celui d’un nautisme d’élite, encore loin de la plaisance moderne, mais déjà structuré, compétitif et profondément ancré dans la société britannique. Ce monde prépare directement l’essor du yachting au cours du XIXe siècle. Les bateaux évolueront, le confort augmentera, les clubs se multiplieront. Mais les fondations sont déjà posées à l’époque de Bridgerton, dans ces voiliers exigeants, rapides et élégants, qui font de la navigation bien plus qu’un simple loisir. Derrière les bals et les intrigues, l’Angleterre du début du XIXe siècle regarde aussi vers le large. Et bien avant les yachts de luxe modernes, ce sont ces voiliers d’élite qui dessinent les premières lignes d’une histoire nautique encore bien vivante aujourd’hui.
 

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
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Cyrille Duchesne
Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.