E85 en plaisance : vraie révolution économique ou risque mécanique majeur ?

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Moins de 1 € le litre à la pompe, une promesse d’économies spectaculaires et une image plus “verte” que l’essence classique : l’E85 séduit de plus en plus d’automobilistes. En plaisance, certains propriétaires de moteurs essence commencent à s’y intéresser sérieusement. Mais un bateau n’est pas une voiture. Réservoir ventilé, humidité permanente, longues périodes d’immobilisation, contraintes de garantie et d’assurance… Le superéthanol est-il une voie crédible pour réduire son budget carburant ou une fausse bonne idée qui peut coûter cher en mer ?

Moins de 1 € le litre à la pompe, une promesse d’économies spectaculaires et une image plus “verte” que l’essence classique : l’E85 séduit de plus en plus d’automobilistes. En plaisance, certains propriétaires de moteurs essence commencent à s’y intéresser sérieusement. Mais un bateau n’est pas une voiture. Réservoir ventilé, humidité permanente, longues périodes d’immobilisation, contraintes de garantie et d’assurance… Le superéthanol est-il une voie crédible pour réduire son budget carburant ou une fausse bonne idée qui peut coûter cher en mer ?

Le prix fait rêver, la réalité maritime tempère

Sur le papier, l’E85 a tout pour plaire. Son prix au litre est nettement inférieur à celui du SP95 ou du SP98. Pour un plaisancier qui consomme plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de litres par saison, la tentation est évidente.

Prenons un exemple concret. Un bateau à moteur essence qui consomme 25 l par heure et navigue 60 h dans la saison brûle environ 1 500 l d’essence. À 1,80 € le litre, cela représente 2 700 €. Avec de l’E85 affiché autour de 0,70 €, même en intégrant une surconsommation de 20 % à 30 % liée au pouvoir énergétique plus faible de l’éthanol, la facture peut descendre sous les 1 500 €. L’écart est significatif.

Mais l’équation maritime ne se limite pas au prix à la pompe. La disponibilité de l’E85 en station routière est désormais large en France. En revanche, en station portuaire, l’offre reste extrêmement marginale. Dans la plupart des ports, l’E85 n’est tout simplement pas distribué. Cela signifie transport en jerricans, manipulation supplémentaire, stockage temporaire à bord. Ce qui est anodin en voiture devient vite contraignant sur un quai, et parfois dangereux si les opérations ne sont pas parfaitement maîtrisées.

Compatibilité moteur : un point central, souvent sous-estimé

La majorité des motoristes marins recommandent explicitement de ne pas dépasser 10 % d’éthanol dans l’essence utilisée. L’E85 contient, selon les saisons, entre 65 % et 85 % d’éthanol. L’écart est considérable.

Certains plaisanciers évoquent l’installation de boîtiers de conversion ou la reprogrammation de l’injection. Dans l’automobile, ces solutions sont encadrées par un cadre réglementaire précis. En plaisance, la situation est beaucoup moins claire. Les moteurs marins ne sont pas systématiquement homologués pour fonctionner avec de tels dispositifs, et la question de la garantie constructeur devient immédiatement sensible.

Un moteur marin travaille dans un environnement plus sévère qu’un moteur automobile. Le réservoir est ventilé, donc en contact permanent avec l’air humide. Le bateau peut rester immobilisé plusieurs semaines. L’éthanol est hygroscopique : il attire l’eau. Dans ces conditions, les risques de corrosion interne, de dégradation des joints, des durites ou des membranes de pompe à carburant sont accrus si l’installation n’est pas parfaitement adaptée.

Pour un moteur récent encore sous garantie, le passage à l’E85 sans validation écrite du constructeur peut poser problème en cas de panne majeure. Le gain potentiel sur le carburant doit être mis en balance avec le coût d’un bloc moteur ou d’un système d’injection hors garantie.

Le vrai danger : l’eau et la séparation de phase

En plaisance, l’ennemi du carburant s’appelle l’humidité. L’essence contenant de l’éthanol peut absorber de l’eau jusqu’à un certain seuil. Au-delà, se produit un phénomène redouté : la séparation de phase. Le mélange eau-éthanol se dissocie de l’essence et se dépose au fond du réservoir, précisément là où la crépine d’aspiration vient puiser.

Le résultat peut être brutal : démarrage difficile, perte de puissance, calage, voire arrêt moteur. En mer, ce type d’incident n’a rien d’anecdotique. Sur une vedette ou un semi-rigide, une panne carburant peut rapidement transformer une sortie en situation délicate, surtout si les conditions se dégradent.

Certains professionnels du nautisme rapportent que même avec du SP95 E10, les problèmes liés à l’humidité et au stockage sont fréquents sur les bateaux peu utilisés. Avec un carburant contenant 7 ou 8 fois plus d’éthanol, la vigilance doit être encore plus élevée. Cela suppose un entretien rigoureux, un remplacement régulier des filtres, l’usage éventuel d’additifs stabilisants et une gestion stricte des périodes d’hivernage.

Le coût réel sur une saison : au-delà du litre

Oui, l’E85 peut réduire significativement la facture carburant. Mais le calcul ne s’arrête pas au plein.

Il faut intégrer la surconsommation, qui varie selon le moteur et le réglage. Il faut aussi prévoir un suivi plus attentif du circuit carburant. Sur un bateau ancien, le remplacement préventif des durites et des éléments sensibles peut représenter plusieurs centaines d’euros. Sur un bateau récent, la moindre avarie hors garantie peut anéantir plusieurs saisons d’économies.

À cela s’ajoute le temps passé à organiser l’approvisionnement si le port ne distribue pas d’E85. Pour un plaisancier côtier naviguant près de son port d’attache, l’exercice peut rester gérable. Pour un grand voyageur ou un loueur, la question devient rapidement logistique et stratégique. L’E85 est très présent en France, beaucoup moins à l’étranger. Or la plaisance ne s’arrête pas aux frontières.

Réglementation et assurance : un point à éclaircir avant toute décision

Modifier l’alimentation d’un moteur ou utiliser un carburant non recommandé par le constructeur peut constituer une transformation significative du navire. Selon les contrats, l’assureur doit en être informé. En cas de sinistre, la question de la conformité peut être examinée de près.

En l’absence d’un cadre clair et harmonisé spécifique à la plaisance, chaque situation devient un cas particulier. Avant toute conversion, il est indispensable de consulter le constructeur du moteur, l’installateur éventuel et son assureur. Une décision purement économique peut se transformer en débat juridique si elle n’a pas été anticipée.

Bonne idée ou fausse bonne idée ?

L’E85 en plaisance n’est pas une hérésie technique. Dans un cadre maîtrisé, avec un moteur réellement compatible, une installation adaptée, un entretien rigoureux et une logistique d’approvisionnement cohérente, il peut représenter une économie substantielle.

Mais ce n’est pas une solution universelle ni un raccourci simple vers un nautisme moins coûteux. Le milieu marin cumule les facteurs défavorables à un carburant fortement alcoolisé : humidité, stockage prolongé, contraintes de sécurité accrues.

Pour un plaisancier méthodique, naviguant régulièrement, prêt à investir dans une adaptation sérieuse et à accepter une discipline technique renforcée, l’E85 peut devenir une option crédible.

Pour les autres, ceux qui naviguent peu, qui laissent leur bateau immobilisé de longs mois ou qui souhaitent conserver une totale sérénité vis-à-vis de la garantie et de l’assurance, le jeu peut ne pas en valoir la chandelle.

Comme souvent en nautisme, la vraie question n’est pas seulement “combien j’économise ?”, mais “qu’est-ce que je suis prêt à maîtriser en contrepartie ?”

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
Cyrille Duchesne
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.