
Une nouvelle étude scientifique, publiée dans la revue Frontiers in Ethology, tire la sonnette d’alarme : la présence prolongée de ce dauphin, surnommé “Mimmo”, dans un environnement urbain saturé de trafic maritime expose l’animal à des risques majeurs. Les chercheurs appellent à des mesures de protection claires et à un comportement responsable du public pour garantir sa survie.
Une présence inhabituelle dans la lagune
Les grands dauphins sont bien présents en mer Adriatique. Mais leur incursion dans la lagune de Venise reste exceptionnelle. Plus rare encore : le fait qu’un individu y séjourne durablement. “Mimmo” a été observé pour la première fois en juin 2025. Huit mois plus tard, il est toujours là. Les équipes de l’Université de Padoue et du Muséum d’Histoire naturelle de Venise suivent attentivement son évolution. Selon leurs observations, l’animal est en bonne santé et s’alimente correctement, profitant notamment de l’abondance de mulets dans les eaux lagunaires. Un choix stratégique pour un dauphin isolé. Mais un choix risqué.
Entre fascination et imprudence
La présence d’un dauphin aux portes de la place Saint-Marc ne pouvait passer inaperçue. Excursions organisées, embarcations privées, badauds curieux : l’intérêt du public s’est rapidement transformé en pression constante. Pour limiter les dérangements, les chercheurs ont élaboré un code de conduite strict : maintenir une distance minimale de 50 m, éviter toute accélération ou changement brusque de direction, respecter les limitations de vitesse. Il est également formellement interdit d’approcher, de toucher, de nourrir ou de lancer des objets vers l’animal.
Malgré ces recommandations, plusieurs incidents ont été signalés. Certains bateaux touristiques se seraient approchés de trop près. Des individus auraient tenté de nourrir ou de toucher le dauphin. En novembre, “Mimmo” a été observé avec des blessures compatibles avec un choc d’hélice. Les autorités ont tenté de l’éloigner du bassin de Saint-Marc. Sans succès durable : le dauphin est revenu peu après.
Les dauphins solitaires, des individus particulièrement vulnérables
Le cas de “Mimmo” n’est pas isolé. Les scientifiques connaissent bien le phénomène des dauphins dits “solitaires-sociables”, des individus qui développent une tolérance, voire une attirance, pour la présence humaine. Cette familiarité accroît leur vulnérabilité.
Laetitia Nunny, responsable scientifique chez OceanCare, souligne ce danger :
« Les dauphins solitaires-sociables sont souvent davantage exposés aux collisions avec les bateaux, car ils passent de longues périodes à proximité des humains et des embarcations. Au moment même où le dauphin de Venise a été signalé pour la première fois, un autre dauphin solitaire de longue date, connu sous le nom de “Confi”, est mort en Espagne à la suite d’une blessure suspectée d’avoir été causée par une hélice. Nous espérons que les efforts des scientifiques italiens et des autorités vénitiennes permettront d’éviter une issue similaire ici. » Le précédent espagnol rappelle brutalement que l’enthousiasme humain peut avoir des conséquences fatales.
Coexister plutôt que déplacer
Les auteurs de l’étude ont évalué plusieurs options : dispositifs acoustiques pour éloigner l’animal, capture et relocalisation… Des mesures jugées complexes, risquées et éthiquement discutables. La conclusion est claire : mieux vaut accepter la présence du dauphin et organiser une coexistence encadrée, fondée sur la pédagogie et le respect.
Le biologiste marin italien Giovanni Bearzi, auteur principal de l’étude, replace la situation dans un contexte plus large : « Le dauphin de la lagune de Venise fait de son mieux pour survivre dans des conditions difficiles. Le nord de la mer Adriatique est fortement surexploité par la pêche et ses habitats sont dégradés. Il n’est pas surprenant que les eaux de la lagune autour de Venise, où les proies sont abondantes, puissent attirer un dauphin affamé. Nous devons désormais apprendre à coexister, nous appuyer sur de bonnes pratiques de gestion, et considérer cette créature sauvage avec l’émerveillement et le respect qu’elle mérite. »
Au-delà du cas de “Mimmo”, c’est toute la question de la place du vivant dans les espaces hyperfréquentés qui se pose. Venise, ville-musée et carrefour touristique mondial, se retrouve aujourd’hui face à un défi inattendu : protéger un animal sauvage qui a choisi, contre toute attente, de partager son quotidien. Un défi qui ne se jouera pas seulement sur l’eau, mais aussi dans les comportements de chacun.
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