Les coulisses de l'Impossible, 2e épisode : « Comment le Regulus a-t-il franchi les passes de Maumusson ? »

Culture nautique
Dimanche 16 mai 2021 à 12h26

L’exposé du problème est limpide : comment faire passer un navire de 15 mètres de large et de plus de 7 mètres de tirant d’eau quand la hauteur d’eau est à peine supérieure, dans une passe étroite et dangereuse et, qu’au débouché, vous attendent les bouches à feux ennemies? Impossible n’est pas français ? La suite du 1er épisode !

Le Généreux vaisseau de 74 de classe « Téméraire » capturant le Leander
L’exposé du problème est limpide : comment faire passer un navire de 15 mètres de large et de plus de 7 mètres de tirant d’eau quand la hauteur d’eau est à peine supérieure, dans une passe étroite et dangereuse et, qu’au débouché, vous attendent les bouches à feux ennemies? Impossible n’est pas français ? La suite du 1er épisode !

Prolégomènes.

L'ordre est donc donné à Lacrosse par Napoléon, en août 1811, de faire sortir la flotte par Maumusson (1).

On tente d’abord un coup peut être faisable : s’y aventurer avec des vaisseaux de plus faibles dimensions que notre majestueux 74 canons. Trois frégates, désarmées à l’occasion pour réduire leur tirant d'eau, sont menées telles des "Boute-en-train" face à l'obstacle en rade d'Aix le 19 septembre. Il s'agit de trois rescapées des brûlots : l'Elbe, L'Hortense, et La Pallas. Ces trois glorieuses sont escortées d'une flottille de petits bâtiments destinés à leur apporter aide logistique et protection. De même, à terre, les forts d'Oléron, du Chapus, de Royan ont été richement pourvus en homme et en armement.

Et l'on attend... Une première maline*, une deuxième maline. Enfin le samedi 23 novembre par un faible coefficient de 55, la hauteur d’eau à pleine mer est d’environ 5,20 mètres, l'Elbe appareille et gagne sans encombre la rade des Bris où elle est rejointe par ses deux sœurs le 29 novembre. Mais la croisière anglaise veille ! Une frégate et une corvette viennent prestement se poster au débouché de Maumusson annihilant toute velléité d’évasion.

Et l'on attend… Une première maline, une deuxième maline. C'est seulement le 23 janvier 1812, soit cinq mois après l'ordre initial, que l'heureuse conjonction de conditions hydrographiques, météorologiques et d'absence de tunique rouge au large d’Arvert permettent à Decrés d'annoncer à l'empereur que "Oui, ils le firent !"

Préparatifs.

Ce "succès" enhardit sa Majesté Impériale, on a cependant conscience que l'exploit nécessite une préparation plus poussée. Pour réussir à faire passer les 7,30 mètres de la cale du 74 canons il faudra :

1) Lui soustraire ses canons pour l’alléger.

2) Renforcer les défenses d'Oléron, du Chapus, D'Arvert, de Royan et s'assurer du concours des canonnières en poste afin de prévenir tout débarquement anglais, évènement qui pourrait être fâcheux pour un bâtiment désarmé. C’est la mission de Rivaud.

3) Draguer, et c'est Bonnefoux qui dirige l'opération, les parties délicates du banc Lamouroux.

4) Installer, tout au long du parcours : bouées, chaînes câbles et grelins, et mouiller des corps morts sur lesquels puisse s'amarrer en cas de besoin la Vedette de l'exploit. Le Pilote se charge de baliser. 

C'est parti !

L'ordre définitif arrive début 1813, après le passage de la Berezina, ça donne confiance !

Napoléon désigne Le Regulus comme Vedette et promet l'Aigle de la légion d'honneur au premier pilote qui réussira. Depoix est requis. Tout le mois de février est consacré aux préparatifs pour profiter de la grande marée du 5 mars 1813 voire celle du 3 avril toutes deux de coefficient 110, avec environ 6,75 mètres de hauteur d'eau à pleine mer.

Et l'on attend... Le Regulus qui tarde à sortir de la Charente. Le 15 il est encore en rivière entre Martrou et Soubise, le 16 mars Bonnefoux reçoit le signal que le capitaine de frégate Levêque a mouillé sous Aix.

Et l'on attend… Le Regulus désarmé et vulnérable qui n'ose s'offrir aux bordées des quatre vaisseaux de la Croisière qui l'on repéré, reste au mouillage à l'affut d'une opportunité.

Enfin ! Le 4 avril Levêque appareille nuitamment, sans témoin, et Depoix mène avec succès à travers le coureau d'Oléron, de bouée en bouée, le bâtiment qui mouille en rade des Bris à six heure trente du matin.

Il la veut sa médaille le pilote Depoix, et Bonnefoux plaide sa cause auprès de Decrés: "Sa tâche est à peu près remplie. Il sera donc juste de lui accorder la récompense sur laquelle il compte. La lui refuser serait le décourager et perdre le fruit de son exemple pour les autres pilotes chez lesquels il convient de faire naître, par l’espoir d’un prix aussi honorable, l’envie d’imiter leur camarade". Le ministre veut, lui, franchir Maumusson pour l’annoncer à l'Empereur, avant que d'épingler la décoration sur la poitrine du gars du Chapus, alors ? Alors, on attend...

Maumusson

Pendant ce temps, René Primevère Lesson, chirurgien de troisième classe à bord du Regulus observe un phénomène étonnant "Un courant venant de la haute mer nous apportoit chaque jour, dans les mois d'avril et de mai, des milliers de sèches récemment privées de la tête et de leurs tentacules ; ces sèches formoient des bancs si épais que les quatre cents hommes d’équipage en desséchoient la chair et s’en nourissoient. Les pêcheurs nous assurèrent que les marsouins occasionoient des dégâts parmi ces mollusques, et qu’ils rejetoient le corps à cause de l’axe calcaire qu’il renferme." (2)

On ne meurt pas de faim à bord ! Et c’est tant mieux car le 1er mai Le Regulus n’a pas bougé voici presqu’un mois qu’il est stationnaire.

Que Levêque soit passé second offrant son poste au commandant de vaisseau Fauveau ne change rien à la principale difficulté de l’épreuve : La Croisière anglaise… Ils ne lâchent pas le pertuis de Maumusson côté océan, alertés qu’il ont été en voyant disparaitre Le Regulus de son mouillage d’Aix sans qu’il soit signalé par le pertuis d’Antioche. Ce ne sont pas moins de six bâtiments qui croisent dans les parages d’Oléron. Et pas plus Fauveau que Lêveque avant lui, ne souhaitent autoriser le franchissement au pilote Depoix pour subir, une fois passé de l’autre bord, le feu de l’anglais sans pouvoir riposter.

Depoix, lui, en veut toujours pour sa médaille mais les conditions ne sont guère favorables même si le ministre insiste auprès du préfet : "Vous sentez de quel intérêt il est pour la Marine qu’un vaisseau de 74 ai franchi avec succès une passe dans laquelle on hésita, il y a quelques années, d’engager une corvette. Il me sera fort agréable de l’annoncer à l’Empereur qui attache beaucoup d’importance au succès de cette opération".

Et l’on attend…. Que la Croisière veuille bien disparaitre. C’est le 27 mai 1813, au matin avec un coefficient de 76 et environ 5mètre 60 de hauteur d’eau, il va falloir jouer serré !

On s’engage à dix heures quarante-cinq, on franchit Maumusson et le navire confié à Antoine Bauchère pour le mener à travers le banc de la Mauvaise arrive à deux heures et demi de l’après-midi en Gironde. Le Regulus pénètre dans sa sépulture. Mais cela est un autre récit.

Decrés est ravi : "J’ai l’honneur de rendre compte à Votre Excellence que le 27 de ce mois, les vents ayant tourné dans la matinée vers le nord et le nord-est, et l’ennemi n’étant pas à l’ouvert du pertuis de Maumusson, les capitaines Fauveau et Lévêque profitèrent de ces circonstances favorables pour conduire Le Regulus dans la Gironde."

Depoix aussi est fier, qui pourra accrocher son étoile à la boutonnière. Et Bauchère aussi qui galèje un peu en laissant accroire qu’il a tout fait : une légion d’honneur pour son babil et sa constance, il la recevra en 1823... du roi Louis XVIII, Sa Majesté le remerciant vraisemblablement à l’occasion pour sa complaisance à piloter la flotte anglaise dans l’estuaire en juillet 1815 lors de son second retour ! (4)

Le metteur en scène quant à lui n’a rien compris de l’extravagance de la chose : il en redemande à Decrés : "Monsieur le duc Decrès, je vois avec plaisir que Le Regulus a passé. Tâchez de faire passer, d’ici au mois de septembre, 5 autres vaisseaux afin qu’ils puissent appareiller en octobre pour se rendre à Brest. Je mets une grande importance à avoir à Brest une escadre de vingt vaisseaux. ". L’Empereur n’ayant de 1800 à 1813 consacré au budget de la marine moins du tiers que ce que les anglais avaient dépensé pour leur flotte (5) devait se contenter d’expédient, mais les évènements allaient se précipiter.

En août 1813 il y aurait Dresde, Leipzig en octobre, et fin décembre le général Schwartzenberg et l’armée de bohême franchiraient le Rhin à la poursuite de ce qui restait de la Grande Armée. Napoléon pour se distraire aurait d’autre sujets d’intérêts…, et en particulier de mener la magnifique campagne de France en février 1814 : Champaubert, Montmirail, Château-Thierry, Vauchamps. Le génial chef de guerre pouvait laisser aux chimères ce qui n’aurait jamais dû en sortir : franchir Maumusson avec un vaisseau de 74 !

Laissons le mot de la fin au joli texte de notre chirurgien Rochefortais de troisième classe, futur naturaliste, botaniste, ornithologue. Il a 19 ans et déjà talentueux.

 Le poétique récit de Lesson (3) :

"…. Le vaisseau de 74 canons Le Regulus avait été armé à Rochefort, et comme les anglais bloquaient la rade de l’île d’Aix, l’empereur en avait fait le sacrifice, et c’est à travers les bancs de sable si dangereux de Maumusson qu’on tenta de le faire passer. Un pilote célèbre dans l’Aunis, le sieur Dupuis (sic), parvint à réaliser cette dangereuse tentative, et l’étoile de la Légion d’honneur lui fut donnée comme récompense de son talent et de sons succès.

Jamais je n’oublierai le jour où le vent nous aida, par son souffle modéré, à franchir les bancs mobiles au milieu desquels sont tracés de sinueux canaux ; c’est sur ce point du golfe de Gascogne, si renommé par ses naufrages, dans ce détroit où la mer déferle avec violence que nous nous engageâmes par un de ces jours tièdes qui raniment la nature. Que d’anxiétés dans tous les regards suivant avidement les moindres gestes du pilote ! Que d’intérêt lorsqu’on le voyait relever ses balises et calculer combien encore restaient de pouces d’eau sous la quille. Enfin après de cruelles angoisses, après avoir touché deux fois, notre vaisseau franchit les obstacles, et bientôt il entra dans la Gironde où il devait servir de stationnaire.

Ce vaisseau était le même qui soutint, sous le brave capitaine Lucas, le feu des Anglais lors de l’incendie de l’escadre française en rade de l’île d’Aix, et qui resta plus d’une semaine échoué, sans que les brûlots soient parvenus à le détruire.

Tel était Le Regulus, vaisseau peut propre à prendre la mer par sa vétusté mais très bon encore à servir de sentinelle perdue sur nos côtes alors menacées par les flottes anglaises…"

*maline : employé en Aunis pour désigner les marées de vives eaux (du latin malina=marée)

1) Dominique Droin « Histoire de Rochefort tome III » déjà cité

2) R.P. Lesson « Histoire naturelle générale et particulière des mammifères et des oiseaux découverts depuis la  mort de Buffon » -Cétacés-  1834 Paris Pourrat Frères éditeurs.

3) R.P Lesson « Paris littéraire première année 1843-1844 »  Incendie du vaisseau le Regulus en 1814.  p 554-555.

4) Guy Binot déjà cité

5) 1726 contre 5607 millions de francs or germinal pour être précis, in Patrick Villiers : « Vaisseaux français en 1805, des budgets de 1799 à 1805 aux analyses de Burgue - Missiessy, theoricien et marin devenu amiral renomme »  Technology of the ships of trafalgar  An International Congress Madrid, 3 and 4 November 2005, Càdiz, 5 November 2005.

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