La fin annoncée du tout polyester : mythe ou véritable tournant industriel ?

Equipements
Par Mark Bernie

Pendant près de 60 ans, le polyester renforcé de fibre de verre a façonné la plaisance moderne. Des moules éprouvés, une production en série, des coûts maîtrisés, une robustesse suffisante et des réparations possibles presque partout ont fait de ce matériau la colonne vertébrale de l’industrie nautique. Mais en 2026, le débat ne se limite plus à la performance ou au prix. Il s’élargit à l’ensemble du cycle de vie du bateau : émissions à l’atelier, réparabilité réelle et, surtout, fin de vie d’unités qui s’accumulent sur les littoraux. De nouvelles familles de matériaux et de procédés émergent. La vraie question n’est donc pas de savoir si le polyester va disparaître, mais où, quand et par quoi il sera remplacé en premier.

Pendant près de 60 ans, le polyester renforcé de fibre de verre a façonné la plaisance moderne. Des moules éprouvés, une production en série, des coûts maîtrisés, une robustesse suffisante et des réparations possibles presque partout ont fait de ce matériau la colonne vertébrale de l’industrie nautique. Mais en 2026, le débat ne se limite plus à la performance ou au prix. Il s’élargit à l’ensemble du cycle de vie du bateau : émissions à l’atelier, réparabilité réelle et, surtout, fin de vie d’unités qui s’accumulent sur les littoraux. De nouvelles familles de matériaux et de procédés émergent. La vraie question n’est donc pas de savoir si le polyester va disparaître, mais où, quand et par quoi il sera remplacé en premier.

La fin de vie, de l’angle mort au fait industriel

La plaisance a longtemps vécu avec une contradiction silencieuse : concevoir des coques capables de durer plusieurs décennies sans réellement anticiper leur devenir une fois arrivées en fin de carrière. Cette situation n’est plus soutenable. Les épaves ne sont plus un symbole abstrait, mais un flux bien réel.
En France, une filière structurée de déconstruction existe depuis 2019 dans le cadre de la responsabilité élargie du producteur, avec une prise en charge des bateaux sous conditions d’éligibilité. Entre septembre 2019 et avril 2023, plus de 7 800 unités ont été déconstruites, et 74 % des tonnages issus de ces opérations ont trouvé une voie de valorisation.

Un cap supplémentaire est désormais franchi. Il ne s’agit plus seulement d’éliminer une épave gênante, mais d’industrialiser de véritables débouchés matière. Les chiffres publiés par la filière témoignent de ce changement d’échelle, avec 4 344 T. de bateaux collectés et déconstruits en 2024, pour un âge moyen de 42 ans. Exactement la génération qui a consacré le règne du tout polyester.

Cette réflexion dépasse largement le cadre hexagonal. À l’échelle européenne, les travaux se multiplient pour structurer la fin de vie des bateaux de plaisance, avec un objectif clair : aligner collecte, traitement et écoconception sur l’ensemble du continent. Tant que la coque restait hors champ, le polyester conservait une avance écrasante. Désormais que la fin de vie devient un poste concret, l’équilibre commence à évoluer.

Pourquoi le polyester reste encore dominant

Décréter que le polyester serait dépassé relève souvent du raccourci. Pour la production en série, l’écosystème industriel demeure extrêmement solide. Les matières premières sont disponibles, les procédés maîtrisés, la main-d’œuvre formée, et les réparations possibles dans la quasi-totalité des bassins de navigation. L’équation économique reste, pour les bateaux de grande diffusion, difficile à battre.

Deux faiblesses apparaissent toutefois de plus en plus nettement.

La première concerne l’atelier. Le polyester insaturé est historiquement lié à l’utilisation du styrène, dont l’exposition pose des enjeux de santé au travail. Les limites d’exposition professionnelle varient fortement d’un pays à l’autre, y compris en Europe, illustrant la sensibilité persistante du sujet.

La seconde se situe après la mise à l’eau, au moment de la fin de vie. Recycler proprement un composite thermodurcissable classique reste complexe. Les solutions existent, mais relèvent davantage de compromis que de véritables boucles fermées : broyage pour charges, valorisation énergétique ou traitements thermiques et chimiques qui doivent encore démontrer leur robustesse économique à grande échelle. Une contrainte structurelle pèse lourd : une fois polymérisé, un thermodurcissable ne peut pas refondre comme un métal.

C’est précisément sur ce point que les nouveaux matériaux déplacent le débat, non pas en promettant une coque révolutionnaire, mais en repensant la logique même de la fin de vie.

Thermoplastiques et chimie réversible, un changement de matrice plus que de fibre

La rupture la plus profonde ne tient pas à l’apparition de fibres exotiques, mais à l’évolution de la matrice. Avec les composites thermoplastiques, l’objectif est de concevoir une coque capable de redevenir matière, par recyclage mécanique ou chimique.

Des études récentes comparant des coques réalisées à partir de résines thermoplastiques acryliques liquides à des solutions époxy plus traditionnelles montrent que l’impact carbone sur l’ensemble du cycle de vie dépend étroitement du scénario de fin de vie. Lorsque le recyclage est réellement opéré, le bénéfice potentiel devient significatif.

Dans la pratique, cela ne signifie pas une bascule immédiate de l’ensemble du marché. Les premières applications concerneront les segments où la fin de vie est fortement encadrée, où la production est suffisamment standardisée et où la valeur du matériau récupéré permet de financer une boucle industrielle crédible.

Un facteur reste central et souvent sous-estimé : la réparabilité. La plaisance n’est pas l’aéronautique. Un matériau qui impose des réparations rares, complexes ou impossibles à réaliser hors d’un cadre industriel strict a peu de chances de s’imposer à grande échelle, quelle que soit sa promesse environnementale.

Fibres végétales et structures hybrides, une évolution progressive

Un autre axe de transformation est plus immédiatement perceptible pour les plaisanciers : modifier une partie du contenu matériau sans bouleverser toute la chaîne industrielle. Les fibres végétales, notamment le lin, progressent sur certains éléments. Elles sont portées par un double argument : un impact potentiellement plus favorable sur certaines métriques environnementales et des propriétés mécaniques intéressantes sur des pièces bien ciblées, à condition de maîtriser la variabilité naturelle et la sensibilité à l’humidité.

Les synthèses de travaux scientifiques montrent une nette expansion des recherches et des applications, tout en rappelant que le bilan final dépend fortement de la matrice utilisée et du périmètre d’analyse retenu.

Dans le même esprit, les âmes de sandwich évoluent. Les mousses issues de filières recyclées gagnent du terrain, tout comme des architectures pensées dès l’origine pour être démontées ou triées plus efficacement en fin de vie. Ces avancées sont moins spectaculaires qu’une coque entièrement repensée, mais souvent plus rapides à déployer, car elles n’impliquent pas une remise à plat complète des procédés industriels existants.

La prudence reste de mise. Une fibre plus vertueuse ne rend pas automatiquement un bateau plus vertueux. Un composite demeure un composite et, sans organisation claire de la fin de vie, le gain reste partiel. C’est tout l’enjeu des feuilles de route publiques qui lient désormais industrie nautique, plaisance et gestion des déchets, en privilégiant l’écoconception plutôt que le simple affichage environnemental.

Rupture franche ou glissement progressif ?

Le polyester ne disparaîtra pas brutalement. Il reculera progressivement, par segments, par types de bateaux et sous l’effet combiné des contraintes réglementaires et industrielles. Les premières étapes passeront par des substitutions partielles, des assemblages mieux pensés pour être séparés, des résines moins émissives et des procédés plus propres.

Ce n’est que dans un second temps, là où la fin de vie est réellement prise en charge, que les thermoplastiques et leurs filières de recyclage associées pourront devenir un standard sur certaines gammes.

La bascule se jouera sur une équation très marine : performance, réparabilité, coût, puis fin de vie vérifiable. Le jour où un chantier pourra démontrer, preuves à l’appui, comment une coque réintègre une boucle matière crédible sans rendre le bateau plus fragile, plus coûteux à entretenir ou impossible à réparer, le polyester cessera d’être la solution par défaut.

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Jean-Christophe Guillaumin
Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
Denis Chabassière
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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METEO CONSULT est un bureau d'études météorologiques opérationnel, qui assiste ses clients depuis plus de 30 ans. Les services de METEO CONSULT reposent sur une équipe scientifique de haut niveau et des moyens techniques de pointe. Son expertise en météo marine est reconnue et ses prévisionnistes accompagnent les plaisanciers, les capitaines de port et les organisateurs de courses au large depuis ses origines : Route du Rhum, Transat en double, Solitaire du Figaro…
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Irwin Sonigo
Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.