Vendée Globe : coup de barre en pleine mer
Après deux mois et demi de navigation sans relâche, ils atteignent un niveau d’épuisement qui dépasse l’imaginable, à tel point qu’un nouveau mot serait nécessaire pour décrire cet état unique. Entre endurance, résilience et créativité, ils démontrent qu’en mer, il faut bien plus que de simples heures de sommeil pour tenir la barre.
Crevés, épuisés, exténués, harassés, KO, au bout du rouleau… voire même lessivés et rincés, qui en l’occurrence, semblent un peu moins à propos pour parler de nos drôles d’oiseaux ! S’il y a autant d’adjectifs dans la langue française pour décrire le fait d’être fatigué, c’est bien qu’il y a différents degrés d’intensité… Mais lequel suffirait pour décrire celui des marins du Vendée Globe ? Deux mois et demi de combat, avec un minimum de roupillons et un maximum de pression, on se demande forcément comment le corps et l’esprit réagissent à ce bien étrange cocktail.
Alors on leur a posé la question, et c’est Romain Attanasio (Fortinet – Best Western, 14e) qui, enfin sorti de son séjour demi-pension un peu trop prolongé dans le Pot-au-Noir, a dégainé le premier : "Je n’ai pas eu d’hallucinations… Bon enfin la dernière fois, j’étais en train de somnoler et il fallait que j’ailler choquer de la grand-voile, et j’ai eu l’impression que mon pote Nico était à bord avec moi, donc je lui ai demandé de choquer, mais c’est tout, pas bien méchant ! Rien de délire, je vois pas d’éléphants roses, mais la fatigue peut entraîner des bêtises, des moins bonnes décisions, des moins bonnes manœuvres, c’est ça que crée la fatigue, c’est à ça qu’il faut faire gaffe… "
"J’ai peut-être la voix cassée parce que j’ai passé tellement de temps à hurler dehors ! Et puis avant, je tapais dehors et je cassais des trucs ! Donc maintenant j’ai pris le coup, je prends des bouteilles d’eau vides et je les fracasse 100 fois sur un winch, ça n’abîme rien et ça me détend ! Dans ces moments-là, tu te dis qu’est-ce que tu fous là !"
Privé de grand-voile depuis près de 48 heures, Sam Goodchild (VULNERABLE, 7e) espère voir au petit matin la fin de sa galère. Hier, il a passé sa journée à s’affairer sur le pont pour réparer ce bout de tissu de 160 mètres carrés :
On est au stade où je n’ai plus de colle ! J’avais 14 cartouches, et j’en n’ai plus ! On a travaillé avec l’équipe à terre et North Sails pour maximiser les chances de réussite. Là je viens de coller le dernier patch il y a une heure, il reste juste à attacher une latte qui est un peu flottante au niveau de la casse, toutes les autres sont réparées, et puis après attacher la grand-voile au mât, l’envoyer et l’essayer… Je croise les doigts, ce n’était pas les conditions idéales parce qu’on avait beaucoup de vagues sur le pont, c’était très humide et c’est pas le plus simple pour coller. Je ne suis pas 100 % serein que ça fonctionne mais 100 % serein qu’on a fait de notre mieux. Bilan au matin !
« C’est difficile de faire un routage, je ne sais même pas si j’arrive à remonter au vent sans grand voile, donc j’essaie de pas trop me projeter, nous expliquait-il dans la nuit. Mon objectif c’est d’arriver au Cap Finisterre, après j’aurai moins besoin de ma grand-voile, mais ça ne va pas non plus être la délivrance car il y aura 40 nœuds, mais ça va être un petit stress en moins j’espère ! »
Le voilà donc avec ce gros point d’interrogation au-dessus de la tête, et dans la foulée un paquet de questions en suspens… « Si je suis pas là d’ici une semaine, je risque de manquer de nourriture et de gasoil, mais j’ai de l’espoir… Ca va tenir ! », nous disait-il, cherchant toujours à « éviter la zone rouge et rester dans le vert ».
Au bout de deux mois et demi, ça ne tient plus à grand-chose cette ligne théorique ! Il y a des coups d’adrénaline qui nous poussent, et après qui nous font chuter encore plus fort. Hier par exemple, quand la grand-voile a été affalée, je me suis écroulé, je suis allé dormir 1 h 30, mon corps a lâché. Aujourd’hui j’ai eu un petit coup d’adrénaline pour me remettre en route, et là j’ai de nouveau un coup de barre.
La voilà finalement, l’expression la plus appropriée pour nos marins obligés à milles virements et revirements du corps et de l’esprit. Comme le vent ou la mer, la fatigue est un paramètre qu’il faudrait pouvoir entrer sur leur routage, et qu’il leur faut quoi qu’il arrive maîtriser, autant que le reste, pour achever leur odyssée. Avec ou sans son copain Nico à bord.
Retrouvez chaque jour notre analyse météo de la course avec METEO CONSULT Marine dans notre dossier spécial Vendée Globe.
