Mérou : le seigneur discret des récifs méditerranéens

Culture nautique
Par Le Figaro Nautisme

Massif, immobile en apparence, le regard fixe et presque impassible, le mérou fait partie de ces rencontres qui marquent une vie de plongeur. Il ne surgit pas dans un éclair d’argent comme une sériole, ne traverse pas le champ de vision en banc compact. Il est déjà là. Posé dans l’ombre d’une faille, ancré dans le relief, maître d’un territoire qu’il connaît par cœur. Longtemps traqué, presque effacé de certaines zones, il est aujourd’hui devenu l’un des symboles les plus parlants d’une Méditerranée qui tente de se régénérer.

Massif, immobile en apparence, le regard fixe et presque impassible, le mérou fait partie de ces rencontres qui marquent une vie de plongeur. Il ne surgit pas dans un éclair d’argent comme une sériole, ne traverse pas le champ de vision en banc compact. Il est déjà là. Posé dans l’ombre d’une faille, ancré dans le relief, maître d’un territoire qu’il connaît par cœur. Longtemps traqué, presque effacé de certaines zones, il est aujourd’hui devenu l’un des symboles les plus parlants d’une Méditerranée qui tente de se régénérer.
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Un géant des rochers

Le mérou le plus emblématique de nos côtes est le Epinephelus marginatus, plus connu sous le nom de mérou brun. Il appartient à la famille des Serranidés, qui regroupe plusieurs espèces de mérous réparties dans les mers tempérées et tropicales. Sa silhouette est immédiatement reconnaissable : corps trapu, tête massive, bouche large capable de créer une puissante aspiration, nageoires arrondies et robe brun sombre ponctuée de taches claires irrégulières. Les juvéniles affichent des contrastes plus marqués, parfois presque marbrés, qui s’estompent avec l’âge. Un adulte peut dépasser 1,50 m et atteindre 60 kg, parfois davantage. Sa croissance est lente. Il lui faut plusieurs années pour atteindre une taille respectable, ce qui explique en partie sa vulnérabilité face à la pression de pêche. On le rencontre généralement entre 5 et 50 m de profondeur, mais certains individus descendent au-delà. Il affectionne les tombants rocheux, les éboulis, les grottes sous-marines, les épaves colonisées par les gorgones et les éponges. Chaque mérou occupe un territoire précis, parfois durant des décennies.

 

Un chasseur d’embuscade redoutable

Le mérou n’est pas un coureur. Il ne rivalise pas avec les thons ou les liches en vitesse pure. Sa force réside ailleurs : dans la patience et la précision. Installé à l’entrée d’une cavité, il attend. Lorsqu’un poisson imprudent passe à portée, il ouvre brutalement sa bouche, créant un effet d’aspiration qui engloutit sa proie en une fraction de seconde. Ce mécanisme est si efficace qu’il peut capturer des poissons relativement volumineux, parfois près du tiers de sa propre taille. Son régime alimentaire est varié : poissons de fond, céphalopodes comme les poulpes ou les seiches, crustacés. En régulant ces populations, il joue un rôle clé dans la structuration des communautés récifales.

 

Une biologie fascinante et fragile

Le mérou brun est hermaphrodite protogyne. Tous les individus naissent femelles. Vers 10 à 15 ans, certains, généralement les plus grands et dominants, se transforment en mâles. Ce changement de sexe est déclenché par des mécanismes hormonaux complexes liés à la structure sociale du groupe. Un mâle contrôle un territoire où évoluent plusieurs femelles. Si ce mâle disparaît, l’une des femelles les plus âgées peut changer de sexe et prendre sa place. Ce système assure une reproduction efficace, mais il rend l’espèce particulièrement sensible à la pêche ciblant les gros individus. Supprimer les grands mâles perturbe l’équilibre reproducteur et peut ralentir considérablement le renouvellement des populations. La maturité sexuelle n’intervient qu’aux alentours de 5 à 6 ans pour les femelles, et plus tard encore pour les mâles. Cette croissance lente complique la reconstitution rapide des stocks.

 

Une disparition silencieuse au XXe siècle

Dans les années 1970 et 1980, la chasse sous-marine et la pêche artisanale ont lourdement impacté les populations de mérous en Méditerranée occidentale. Espèce territoriale et peu farouche, le mérou constituait une cible idéale. Dans certaines régions françaises, il est devenu extrêmement rare, voire localement absent. Cette raréfaction a longtemps été perçue comme une évolution “normale”, avant que scientifiques et gestionnaires ne prennent la mesure du phénomène.

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Le tournant des aires marines protégées

La création de réserves intégrales a changé la donne. Le Parc national de Port-Cros, créé dès 1963, a joué un rôle pionnier. En interdisant la pêche dans certaines zones, il a offert au mérou un sanctuaire. Progressivement, d’autres aires marines protégées ont été instaurées le long des côtes françaises, italiennes et espagnoles. En France continentale, la capture du mérou brun est aujourd’hui strictement encadrée, voire interdite dans de nombreuses zones. Les résultats sont visibles. Là où la protection est effective, les densités ont nettement augmenté. Des individus de grande taille, parfois âgés de plusieurs décennies, sont désormais observés régulièrement.

 

Un indicateur de la santé des fonds

Le mérou est souvent considéré comme une “espèce parapluie”. Protéger son habitat revient à protéger l’ensemble de l’écosystème rocheux : gorgones, coralligène, poissons de récif, invertébrés. Sa présence en nombre significatif est généralement le signe d’un milieu relativement équilibré, avec une chaîne alimentaire fonctionnelle. À l’inverse, sa raréfaction peut traduire un déséquilibre, une surpêche ou une dégradation de l’habitat. Dans certaines zones protégées, les scientifiques ont observé des effets en cascade : le retour des mérous a contribué à réguler certaines espèces intermédiaires, permettant à d’autres organismes de se développer.

 

Une espèce face aux mutations climatiques

Le réchauffement des eaux méditerranéennes modifie progressivement la composition des espèces. Certaines espèces de mérous d’origine plus méridionale, comme le mérou royal ou le mérou blanc, sont observées plus fréquemment dans le nord du bassin. Ces évolutions pourraient, à terme, redistribuer les équilibres écologiques. Le mérou brun reste cependant l’espèce dominante sur de nombreux sites rocheux. L’augmentation des températures peut aussi influencer la reproduction et la répartition des juvéniles. Les chercheurs suivent attentivement ces dynamiques, car le mérou, en tant que prédateur supérieur, reflète les transformations profondes de l’écosystème.

 

Une rencontre qui change le regard

Croiser un grand mérou adulte sous l’eau reste un moment particulier. Il ne fuit pas immédiatement. Il pivote lentement, ajuste sa position, observe l’intrus avec un œil presque immobile. Cette relative confiance, acquise dans les zones protégées, ne doit pas être interprétée comme une domestication. Ne pas le nourrir, ne pas le toucher, éviter de l’encercler : ces règles simples garantissent que cette relation distante et respectueuse perdure.

Massif et silencieux, le mérou ne possède ni l’excentricité d’un poisson-lune ni la grâce d’un banc de barracudas. Pourtant, sa simple présence à l’entrée d’une grotte raconte quelque chose de plus profond : la capacité d’un écosystème à se réparer lorsque la pression diminue. Dans ses yeux sombres se lit une Méditerranée plus ancienne, plus sauvage, encore capable de résister.

 

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Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
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Nathalie Moreau est l’atout voyage et évasion de l’équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l’actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
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Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne.
Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant-Ros
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l’Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
Albert Brel
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
Jean-Christophe Guillaumin
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
Charlotte Lacroix
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
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Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son TARGA 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
Irwin Sonigo
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.