Le bateau qui reste au port s’abîme-t-il plus vite que celui qui navigue ?

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Le Figaro Nautisme
Par Le Figaro Nautisme

On pourrait croire qu’un bateau qui ne navigue pas est un bateau préservé. Pas d’heures moteur, pas de voiles malmenées, pas de guindeau sollicité… Pourtant, l’immobilisation prolongée peut provoquer des pannes particulièrement sournoises. Entre un bateau naviguant régulièrement et son voisin qui ne quitte le port que trois semaines par an, celui qui vieillira le mieux n’est pas forcément celui que l’on imagine.

Imaginez deux voiliers identiques amarrés sur le même ponton. Même année, même moteur, mêmes équipements. Le propriétaire du premier habite à proximité. Il sort régulièrement, effectue quelques croisières et totalise une centaine d’heures moteur chaque année. Il utilise son guindeau, fait fonctionner ses pompes, recharge et décharge ses batteries, déroule ses voiles et dort régulièrement à bord. Son voisin habite à 800 kilomètres. Son bateau ne quitte pratiquement jamais le port. Il vient trois semaines en août et, à la fin de l’année, l’horamètre n’a gagné que quinze heures. Lequel aimeriez-vous acheter après dix ans ?

Instinctivement, le second. Son moteur aura peut-être 150 heures contre 1 000 pour son voisin. Ses voiles auront moins navigué et ses équipements auront beaucoup moins fonctionné. Pourtant, la réponse est loin d’être aussi évidente. Car un bateau ne vieillit pas seulement lorsqu’il navigue. Il vieillit 365 jours par an, dans un environnement particulièrement agressif où se mélangent humidité, sel, condensation, chaleur et variations de température. Surtout, une grande partie de ses équipements est conçue pour fonctionner.

Un moteur de 200 heures n’est pas forcément une bonne nouvelle

Lorsqu’on visite un bateau d’occasion, la question arrive presque immédiatement : « Combien d’heures moteur ? » Un diesel affichant 400 heures semble naturellement plus rassurant que le même moteur avec 2 000 heures. Mais l’horamètre est loin de vous expliquer clairement dans quel état est vraiment le moteur… Un diesel marin est fait pour tourner. Lorsqu’il fonctionne suffisamment longtemps pour atteindre sa température normale, l’huile circule, les pièces mobiles travaillent dans les conditions prévues et une partie de l’humidité interne est évacuée. L’immobilisation prolongée pose, en revanche, d’autres problèmes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les motoristes prévoient des procédures spécifiques lorsque leurs moteurs doivent rester arrêtés plusieurs mois. Vidange, protection du circuit de refroidissement, surveillance du carburant, batteries et parfois protection de l’admission et de l’échappement : stocker correctement un moteur ne consiste pas simplement à tourner la clé de contact sur « off »…

Les joints, câbles et commandes peuvent également souffrir de l’immobilité. Des pièces restent des mois exactement dans la même position et certaines surfaces perdent progressivement le film protecteur que leur apporte leur fonctionnement. Attention cependant à une idée reçue : démarrer son moteur cinq minutes tous les quinze jours n’est pas nécessairement une bonne solution. Un diesel préfère généralement un véritable cycle de fonctionnement lui permettant de monter correctement en température à une succession de démarrages très courts.

Entre un moteur de 1 000 heures correctement entretenu et ayant fonctionné régulièrement et un moteur de 200 heures abandonné pendant de longues périodes, le meilleur n’est donc pas nécessairement celui qui a le moins tourné.

Le carburant, lui, n’attend pas le propriétaire

Pendant les onze mois où le bateau reste au port, le carburant ne demeure pas éternellement dans l’état où il a été laissé. De l’eau peut notamment se retrouver dans le réservoir et favoriser une contamination biologique du gazole. Des dépôts peuvent alors se former. Le plus pervers est qu’un bateau parfaitement immobile peut cacher le problème. Arrive enfin le week-end du départ. Le moteur démarre parfaitement au ponton. Deux heures plus tard, la mer se creuse. Le bateau roule, le carburant est brassé dans le réservoir et les dépôts accumulés au fond sont remis en suspension. Ils arrivent dans le circuit et commencent à colmater le filtre. La panne apparaît alors précisément au moment où l’on a besoin du moteur. Un bateau régulièrement utilisé consomme et renouvelle davantage son carburant. Surtout, son propriétaire contrôle plus fréquemment les filtres et décanteurs et repère plus vite un début de contamination.

Les batteries n’aiment pas être oubliées

S’il existe une panne emblématique du bateau laissé trop longtemps seul, c’est bien celle de la batterie. Une batterie au plomb laissée insuffisamment chargée peut se sulfater et perdre progressivement une partie de ses performances. Il suffit parfois d’une petite consommation permanente oubliée à bord pour transformer plusieurs mois d’absence en décharge profonde. Et ce consommateur peut être minuscule. Quelques équipements restant en veille, un appareil oublié ou simplement une installation électrique mal conçue peuvent suffire. Sur quelques heures, cela ne représente presque rien. Sur plusieurs mois, le résultat est très différent.

Les batteries lithium ont modifié la problématique, mais elles doivent elles aussi être stockées dans les conditions prévues par leur fabricant et leur système de gestion. Le bateau qui navigue possède ici un avantage considérable : son propriétaire remarque rapidement qu’une batterie tient moins bien la charge. Sur le bateau abandonné onze mois, le diagnostic arrive souvent le premier matin des vacances.

Pourquoi les pompes aiment fonctionner

Vous revenez à bord après l’hiver. Vous ouvrez le robinet. La pompe tourne mais n’amorce pas. Vous essayez les toilettes. Même résultat. Vous appuyez sur la commande du guindeau. Un clic… puis plus rien. Voilà le type de petites surprises caractéristiques d’un bateau peu utilisé. Une pompe comporte des joints, membranes, clapets, arbres ou moteurs électriques. Lorsqu’elle fonctionne périodiquement, les pièces restent mobiles et les problèmes sont rapidement détectés. Lorsqu’elle demeure des mois sans bouger, un clapet peut se coller, une garniture sécher ou des contacts électriques s’oxyder. 

Le guindeau constitue presque un cas d’école. Il passe sa vie à l’avant du bateau, dans un environnement particulièrement exposé au sel et à l’humidité. Son moteur électrique et son mécanisme peuvent pourtant rester plusieurs mois sans effectuer un seul tour. Le faire fonctionner périodiquement, dans des conditions de sécurité adaptées, n’a donc rien d'absurde, même lorsque l’on ne prévoit pas de mouiller. La même logique vaut pour de nombreux mécanismes du bord : les faire fonctionner permet aussi de découvrir un point dur ou une faiblesse avant qu’ils ne deviennent une panne.

Onze mois sans tirer la chasse

Les toilettes marines illustrent parfaitement le paradoxe. Moins on les utilise, moins la pompe devrait s’user. C’est vrai. Mais laisser pendant des mois tuyaux, joints et clapets sans fonctionner ne constitue pas nécessairement une meilleure situation. Des dépôts peuvent durcir dans les conduites. Des clapets peuvent se coller. Des odeurs peuvent apparaître. Même problème avec le circuit d’eau douce. De l’eau stagnante plusieurs mois dans les réservoirs et tuyauteries impose une remise en service sérieuse.

Il faut en réalité changer de raisonnement : dès qu’un bateau doit rester inutilisé pendant plusieurs mois, ses circuits ne sont plus simplement « arrêtés ». Ils sont stockés. Et un équipement stocké ne s'entretient pas nécessairement comme un équipement utilisé.

Climatisation : ne pas attendre août pour essayer

La climatisation marine est un autre bon exemple. Beaucoup d’installations utilisent l’eau de mer pour refroidir leur circuit. Elles possèdent donc une prise d’eau, une crépine, une pompe, des tuyaux et un échangeur. Lorsque la climatisation fonctionne régulièrement, son propriétaire peut notamment surveiller le débit d’eau rejeté à l’extérieur. Après plusieurs mois d’arrêt, dépôts, développement marin, corrosion ou pompe récalcitrante peuvent compliquer le redémarrage. D’où l’intérêt, lorsque l’installation n’a pas été spécifiquement hivernée, de la faire fonctionner périodiquement sous surveillance plutôt que d’attendre le premier jour caniculaire des vacances pour découvrir qu’elle ne produit plus de froid…

Le dessalinisateur, champion de l’inactivité coûteuse

S’il existe un appareil capable de rappeler brutalement qu’un équipement presque neuf peut être endommagé sans avoir beaucoup servi, c’est le dessalinisateur. Le cœur du système est sa membrane d’osmose inverse. Celle-ci demande une attention particulière lorsque l’appareil n’est plus utilisé. En fonction du système, de la température et de la durée d’arrêt, rinçage ou procédure de conservation peuvent être nécessaires. Dans les climats chauds, la période d’inactivité acceptable peut même devenir très courte. Un dessalinisateur ayant produit relativement peu d’eau n’est donc pas forcément un dessalinisateur en excellent état. L’historique de son entretien et de ses périodes d’arrêt est beaucoup plus intéressant que son seul nombre d’heures de fonctionnement.

Voilà un point à retenir lors de l’achat d’un bateau de grande croisière très équipé : plus un bateau possède de systèmes sophistiqués, plus son immobilisation doit être organisée.

Les voiles vieillissent aussi au port

Pour les voiles, l’avantage revient en revanche clairement au bateau qui navigue peu… à condition qu’elles soient correctement stockées. Une voile sèche, pliée et conservée à l’abri des ultraviolets peut rester longtemps en excellent état. Mais une voile d’avant laissée onze mois enroulée sur son étai n’est pas totalement protégée. Elle reste exposée au soleil, à l’humidité et aux intempéries. Une bande anti-UV fatiguée ou un enroulement imparfait peut laisser une partie du tissu exposée. Quant au gréement dormant, il continue à vieillir même lorsque le bateau ne parcourt pas un mille. Haubans, ridoirs, embouts et sertissages restent sous tension toute l’année et demeurent exposés à l’environnement marin. L’absence de navigation réduit évidemment les sollicitations dynamiques, mais elle n’arrête ni le temps ni la corrosion. 

L’électronique éteinte n’est pas immortelle

Même phénomène avec l’électronique. Un écran qui reste éteint ne consomme évidemment rien et ne s’abîme pas. Mais les connecteurs, câbles, joints et circuits restent dans un environnement humide. Condensation et corrosion peuvent progresser silencieusement. Une nouvelle fois, l’utilisation possède une vertu diagnostique. Le sondeur disparaît momentanément du réseau ? Le GPS tarde à démarrer ? Une information moteur n’arrive plus sur l’écran ? Le plaisancier régulier s’en aperçoit. Celui qui revient après onze mois peut découvrir plusieurs pannes le même jour.

C’est d’ailleurs l'une des raisons pour lesquelles certains bateaux peu utilisés donnent l’impression de « tomber en panne de partout » dès qu’on recommence à naviguer. Les problèmes ne sont pas nécessairement apparus simultanément. Ils ont simplement été découverts simultanément.

Et pendant ce temps, l’humidité travaille

Il reste enfin le grand ennemi du bateau immobilisé : l’humidité. Un bateau fermé pendant plusieurs mois est soumis aux variations de température et à la condensation. Matelas, vaigrages, placards et fonds de coffres peuvent devenir humides. Les moisissures apparaissent. Plus grave, une petite infiltration peut rester invisible très longtemps. Quelques gouttes entrant par un panneau de pont ou un chandelier semblent dérisoires. Mais lorsqu'elles reviennent à chaque épisode pluvieux pendant onze mois, le résultat peut être tout autre. Le bateau régulièrement fréquenté est ouvert, ventilé et inspecté. Un coussin humide ou une odeur inhabituelle déclenche rapidement une recherche. Sur le bateau qui ne navigue qu’occasionnellement, l’eau dispose de plusieurs mois pour travailler tranquillement.

Alors, faut-il naviguer pour entretenir son bateau ?

Revenons à nos deux voisins. Le bateau effectuant 100 heures par an use davantage son moteur, ses voiles, ses drisses, ses winches et ses pompes. Certaines pièces d’usure devront donc être remplacées plus tôt. Mais ses équipements fonctionnent régulièrement. Les batteries travaillent, les pompes tournent, les commandes bougent et les anomalies sont rapidement découvertes. Le bateau utilisé trois semaines par an économise ses heures moteur et ses voiles. Mais s’il reste simplement abandonné pendant les onze autres mois, il peut subir un vieillissement beaucoup plus insidieux. La véritable opposition n’est donc pas entre un bateau qui navigue et un bateau qui ne navigue pas. Elle se situe entre un bateau régulièrement surveillé et entretenu et un bateau quelque peu oublié.

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Nathalie Moreau
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Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l’édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com.
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Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s’est toujours intéressé à l’équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l’auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d’occasion et qui décrivent non seulement l’évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux.
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Journaliste, photographe et auteur spécialisé dans le nautisme et l’environnement, Jean-Christophe Guillaumin est passionné de voyages et de bateaux. Il a réussi à faire matcher ses passions en découvrant le monde en bateau et en le faisant découvrir à ses lecteurs. De ses nombreuses navigations il a ramené une certitude : les océans offrent un terrain de jeu fabuleux mais aussi très fragile et aujourd’hui en danger. Fort d’une carrière riche en reportages et articles techniques, il a su se distinguer par sa capacité à vulgariser des sujets complexes tout en offrant une expertise pointue. À travers ses contributions régulières à Figaro Nautisme, il éclaire les plaisanciers, amateurs ou aguerris, sur les dernières tendances, innovations technologiques, et défis liés à la navigation. Que ce soit pour analyser les performances d’un voilier, explorer l’histoire ou décortiquer les subtilités de la course au large, il aborde chaque sujet avec le souci du détail et un regard expert.
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Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
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Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
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Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel ULRICH a navigué en plaisance le long de la côte atlantique, et embarqué au long cours sur des navires de la marine marchande, accumulant une large expérience de nombreuses expéditions maritimes. Il est un bénévole engagé à la SNSM (canotier, ancien vice-président de la station de l’Herbaudière) depuis plus de dix ans. Capitaine 200 UMS, il est maintenant auteur et conférencier dans le domaine de l’histoire maritime, lauréat (mention 2024) de l’Académie de Marine, auditeur de l’Académie de Marine, membre associé de la Fédération Maritime (Maison de la Mer à Nantes).
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Titulaire d'un doctorat en Climatologie-Environnement, Cyrille est notre expert METEO CONSULT. Après avoir enseigné la climatologie et la géographie à l'université, il devient l'un des météorologues historiques de La Chaîne Météo en intégrant l'équipe en 2000. Spécialiste de la météo marine, il intervient également en tant qu'expert météo marine pour des courses de renommée mondiale, comme la Route du Rhum, la Solitaire du Figaro, la Transat Paprec...
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Capitaine 200 et ancien embarqué dans la Marine nationale, Irwin Sonigo a exploré toutes les facettes de la navigation. Des premiers bords sur un cotre aurique de 1932 à la grande plaisance sur la Côte d’Azur, en passant par les catamarans de Polynésie, les voiliers des Antilles ou plusieurs transatlantiques, il a tout expérimenté. Il participe à la construction d’Open 60 en Nouvelle-Zélande et embarque comme boat pilote lors de la 32e America’s Cup. Aujourd’hui, il met cette riche expérience au service de Figaro Nautisme, où il signe des essais et reportages ancrés dans le réel.