Les gardiens discrets de nos rivages, partie 1

Culture nautique
Dimanche 23 mai 2021 à 6h32

Des remparts de Saint-Malo au Fort Carré d’Antibes, du Palais à Belle-Île au château Sainte-Agathe à Porquerolles, les ouvrages de fortification de notre patrimoine maritime veillent sur nos navires et réjouissent la vue. Il en est pourtant de plus humbles, qui n’en sont que plus efficaces, ils ont été conçus dans ce but : voir sans être vu. Au hasard de vos escales allez à la découverte de ces gardiens discrets des rivages de France et rêvez !

Saint-Martin-de-Ré
Des remparts de Saint-Malo au Fort Carré d’Antibes, du Palais à Belle-Île au château Sainte-Agathe à Porquerolles, les ouvrages de fortification de notre patrimoine maritime veillent sur nos navires et réjouissent la vue. Il en est pourtant de plus humbles, qui n’en sont que plus efficaces, ils ont été conçus dans ce but : voir sans être vu. Au hasard de vos escales allez à la découverte de ces gardiens discrets des rivages de France et rêvez !

Première partie : LES FORTIFICATIONS MODELES de 1811

UNE CONCEPTION REVOLUTIONNAIRE

Les années 1809 à 1811 marquent un tournant dans la conception des ouvrages de défense militaire. Du fort original et remarquable par le site qu’il occupe, l’architecture militaire entre dans l’ère industrielle. L’ouvrage se voit retirer sa personnalité pour gagner en efficacité

Auparavant si chaque architecte, Vauban en est l’exemple le plus fameux, déploie sous diverses formes le même thème défensif, la construction reste identifiable et unique car entièrement adaptée au terrain sur lequel elle est érigée. On ne peut confondre la forteresse de Belle-Île avec celle de Saint-Martin-de-Ré ou la tour de Fouras. Cette singularité est renforcée par la décoration des portes et frontons qui distingue les constructions entre elles et participe au charme que nous leur accordons aujourd’hui, débarrassées qu’elles sont de leurs parures guerrières.

A compter de 1810 rien ne doit plus différencier la tour de la pointe des Saumonards qui veille sur les Pertuis Charentais, de la tour qui protège le goulet de Brest à la pointe de Cornouailles sur la commune de Roscanvel. Ce sont les redoutes et les tours modèles.

En 1810 l’Empereur déploie un vaste programme de protection des côtes : de la Hollande à…la Dalmatie. Une vision européenne.

Voir et communiquer par les sémaphores, s’opposer rapidement à un débarquement par la création d’une garde littorale comprenant cavalerie, artillerie et infanterie, et repousser l’ennemi en assurant la sécurité de l’artillerie concentrée dans des forts et des tours bien défendus qui protègent les endroits stratégiques.

Bonaparte est l’inventeur de la guerre de mouvement et de l’engagement total. Hormis Toulon qui ouvre sa carrière, il n’y a pas de siège dans l’épopée Napoléonienne. Cependant l’Empereur est un soldat, un artilleur, un mathématicien et sa formation initiale l’incline à considérer avec beaucoup d’attention les plans, la construction et la réalisation des défenses du territoire.

Dans un souci de cohérence : à problème identique réponse identique, et dans une volonté d’économie ; les mêmes plans sont utilisés pour plusieurs fortifications. Il est décidé de modéliser dans leur conception comme dans leur construction les bâtiments, comme cela a été réalisé dans la marine avec le vaisseau de 74 canons. Sont ainsi définis dès 1809 trois types d’ouvrages standardisés : la redoute, la tour et le corps de garde.

Cette année de l’édification des fortifications modèles 1811, Ludwig van Beethoven débute la composition de la 7éme symphonie. Passez le célébrissime allegretto lent et mélancolique, sautez au final énergique, joyeux, et un peu martial (5). En avant !

LES REDOUTES MODELES : Ce sont des forts, carrés, bastionnés qui allient les qualités de défense et la possibilité de loger un grand nombre de combattants, ces fortifications sont imposantes.

La redoute modèle N°1 :

A été construite à un seul exemplaire : le fort Liédot dans l’ile d’Aix (1). C’est le plus volumineux ouvrage conçu. Il mérite un chapitre à lui tout seul, et cela sera !

La redoute modèle N° 2 :

Nautisme Article

Carré de 66 mètres de côté elle peut abriter 200 hommes. Construite à un unique exemplaire, elle se visite sur la colline Caire endroit éminemment stratégique qui domine la rade de Toulon, il s’agit du fort... Napoléon bien sûr ! L’empereur l’a fait ériger sur le lieu même du fort Mulgrave qu’il avait conquis lors du siège le 16 décembre 1793 et qui marque le début de son irrésistible ascension.

LES TOURS MODELES : Sont de dimensions plus modestes que les redoutes. Elles comprennent toutes un premier niveau destiné à recevoir les réserves, un étage lui aussi vouté qui accueille les hommes et dans le cas de la tour N°1 les canons, et une terrasse d’artillerie ainsi que des postes de fusillades comme à l’étage intermédiaire.

Tour modèle N°1

Destinée à abriter soixante hommes, elle présente deux bretèches par côté. L'armement "régulier" consiste en quatre canons de 24 livres ou de 16 livres. Elles sont les plus imposantes des tours destinées à constituer le maillage structurel de la défense des côtes de l’empire. Leur largeur à la base est de 16 mètres.                               

Nautisme Article
Tour modèle N°1 de la Pointe des Espagnols à Roscanvel

 

La tour modèle N°1 de la pointe des saumonards sur l’île d’Oléron (2) constitue actuellement l’entrée du fort construit secondairement autour de cet ouvrage.

 

Achevée en 1818, elle sera remaniée et intégrée au dispositif de fortification beaucoup plus ambitieux conservé jusqu’à ce jour.

Plus au sud, le fort à la pointe de Boyardville, est aussi une tour modèle N°1 réaménagée en magasin de poudre à la fin de sa construction en 1818.

Nautisme Article
Tour modèle N°1 de la pointe des Saumonards

Tour modèle N°2

Un exemple en est la Tour St Jean à Châtelaillon achevée en 1812.  Elle diffère cependant légèrement de ses consœurs bretonnes par l’embrasure de tir à l’étage. Large de 10,5 m de côté elle peut loger trente hommes, son armement est constitué d’un canon de campagne et de deux carronades*

Nautisme Article
Tour modèle N°2 de Châtelaillon

Beaucoup plus exotique, et bien que construite en 1843, c’est bien une tour modèle N°2 qui chapeaute le morne Chameau, précisément au sud du « Pain de Sucre », à Terre de Haut. Elle veille sur cette magnifique rade qui accueillit en son temps l’escadre de l’Amiral de Grasse : la Baie des Saintes en Guadeloupe ! (4) Voici un beau but de promenade lors d’une croisière antillaise pour découvrir cet éblouissant panorama.

Nautisme Article
Tour modèle N°2 de Terre de haut : la vue !
Tour modèle N°3

Large de 9 mètres à la base, pouvant accueillir dix-huit hommes, elle est illustrée par la tour du Toulinguet à Camaret (3). L’armement se limite à deux carronades.

Nautisme Article
Tour modèle N°3 de la pointe du Toulinguet à Camaret

LES CORPS DE GARDE

Ce sont les plus modestes des ouvrages défensifs. Larges de 8.5 mètres à la base, ils se distinguent des tours par l’absence de terrasse. Le corps de garde N°4 possède cependant un étage. Le corps de garde N°5 n’a qu’un niveau.

CENT SOIXANTE OUVRAGES : AMBITION ET POSTERITE

Le programme de défense des côtes et de construction des tours, des redoutes et corps de garde modèles initialement prévu sur dix ans est lancé dès 1810 est abandonné avec l'abdication de Napoléon en 1814. Sur les cent soixante ouvrages modèles prévus (cent six sur la côte Atlantique ; cinquante-quatre en Méditerranée), seules une dizaine de tours sont achevées en 1814 dont six dans la rade de Brest, ainsi que celle de Châtelaillon. Le fort Liédot à l’île d’Aix comme le fort de la colline Caire à Toulon restent les seuls exemples des redoutes modèles.

Cette vision originale et inaugurale de la standardisation des ouvrages de défense côtière de 1811 servira de base au développement de la standardisation de 1846.

Ces forts de 1846 vous les connaissez : ce sont eux qui offrent une ceinture de feu à Belle-Île, pas un vallon où l’on puisse débarquer ou une pointe avancée sur la mer sans son corps de garde. Le plus emblématique est bien sûr celui de la pointe des Poulains : modèle 1846 N°3 plus connu comme Fort Sarah Bernhardt.

Le corps de garde modélisé 1846 complétera le programme des tours de 1811. Surtout, elle connaitra un regain d’intérêt en 1940, la tour modèle comme la redoute sont les ancêtres des redoutables Blockhaus dont nos côtes furent envahies !

… A SUIVRE

*la carronade est une pièce d’artillerie développée par la fonderie écossaise Carron en 1779. Par extension on désigne les canons courts, sans recul et utilisables sur 360°. Ils constituent souvent le seul armement d’une frégate ou d’un brick.

Bibliographie :

1) Nicolas Fauchère , Prost P., Chazette A, Le Blanc F-Y Les fortifications du littoral : la Charente maritime, Patrimoine médias Chauray 2000

2) Inventaire général des fortifications en Charente Maritime 2021 : https://gertrude-diffusion.poitou-charentes.fr/

3) Inventaire général du patrimoine de Bretagne 2021 : https://patrimoine.bretagne.bzh/

4) Chameau (Guadeloupe) https://fr.wikipedia.org/wiki/Chameau_(Guadeloupe)

5) Ludwig van  Beethoven Symphony No.7: Allegro con brio https://www.youtube.com/watch?v=bb00PH0fQb4

L'équipe
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau
Nathalie Moreau est l'atout voyage et évasion de l'équipe, elle est passionnée de croisières et de destinations nautiques. En charge du planning rédactionnel du site figaronautisme.com et des réseaux sociaux, Nathalie suit de très près l'actualité et rédige chaque jour des news et des articles pour nous dépayser et nous faire rêver aux quatre coins du monde. Avide de découvertes, vous la croiserez sur tous les salons nautiques et de voyages en quête de nouveaux sujets.
Gilles Chiorri
Gilles Chiorri
Associant une formation d’officier C1 de la marine marchande et un MBA d’HEC, Gilles Chiorri a sillonné tous les océans lors de nombreuses courses au large ou records, dont une victoire à la Mini Transat, détenteur du Trophée Jules Verne en 2002 à bord d’Orange, et une 2ème place à La Solitaire du Figaro la même année. Il a ensuite contribué à l’organisation de nombreux évènements, comme la Coupe de l’America, les Extreme Sailing Series et des courses océaniques dont la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro (directeur de course), la Volvo Ocean Race (team manager). Sa connaissance du monde maritime et son réseau à l’international lui donnent une bonne compréhension du milieu qui nous passionne. Il collabore avec les équipes de METEO CONSULT et Figaro Nautisme depuis plus de 20 ans.
Sophie Savant Ros
Sophie Savant Ros
Sophie Savant-Ros, architecte de formation et co-fondatrice de METEO CONSULT est entre autres, directrice de l'édition des « Bloc Marine » et du site Figaronautisme.com. Sophie est passionnée de photographie, elle ne se déplace jamais sans son appareil photo et privilégie les photos de paysages marins. Elle a publié deux ouvrages consacrés à l'Ile de Porquerolles et photographie les côtes pour enrichir les « Guides Escales » de Figaro Nautisme.
François Tregouet
François Tregouet
Depuis toujours, François est passionné de voile en général et de multicoques en particulier. En croisière ou en course, de l’Europe à l’Australie, il ne les délaisse que lorsque le règlement l’exige : Mini-transat, Fastnet, Giraglia… Jamais rassasié de nouveautés, il a assisté à la plupart des salons sur les cinq continents. Depuis 2018 il se consacre entièrement à la rédaction et à l’information, notamment pour Figaro Nautisme.
Albert Brel
Albert Brel
Albert Brel, parallèlement à une carrière au CNRS, s'est toujours intéressé à l'équipement nautique. Depuis de nombreuses années, il collabore à des revues nautiques européennes dans lesquelles il écrit des articles techniques et rend compte des comparatifs effectués sur les divers équipements. De plus, il est l'auteur de nombreux ouvrages spécialisés qui vont de la cartographie électronique aux bateaux d'occasion et qui décrivent non seulement l'évolution des technologies, mais proposent aussi des solutions pour les mettre en application à bord des bateaux
Charlotte Lacroix
Charlotte Lacroix
Charlotte est une véritable globe-trotteuse ! Très jeune, elle a vécu aux quatre coins du monde et a pris goût à la découverte du monde et à l'évasion. Tantôt à pied, en kayak, en paddle, à voile ou à moteur, elle aime partir à la découverte de paradis méconnus. Elle collabore avec Figaro Nautisme au fil de l'eau et de ses coups de cœur.
Max Billac
Max Billac
Max est tombé dedans quand il était petit ! Il a beaucoup navigué avec ses parents, aussi bien en voilier qu'en bateau moteur le long des côtes européennes mais pas que ! Avec quelques transatlantiques à son actif, il se passionne pour le monde du nautisme sous toutes ses formes. Il aime analyser le monde qui l'entoure et collabore avec Figaro Nautisme régulièrement
Denis Chabassière
Denis Chabassière
Naviguant depuis son plus jeune âge que ce soit en croisière, en course, au large, en régate, des deux côtés de l’Atlantique, en Manche comme en Méditerranée, Denis, quittant la radiologie rochelaise en 2017, a effectué avec sa femme à bord de PretAixte leur 42 pieds une circumnavigation par Panama et Cape Town. Il ne lui déplait pas non plus de naviguer dans le temps avec une prédilection pour la marine d’Empire, celle de Trafalgar …
Michel Ulrich
Michel Ulrich
Après une carrière internationale d’ingénieur, Michel Ulrich navigue maintenant en plaisance sur son Targa 35+ le long de la côte atlantique. Par ailleurs, il ne rate pas une occasion d’embarquer sur des navires de charge, de travail ou de services maritimes. Il nous fait partager des expériences d’expédition maritime hors du commun.
Eric Mas
Eric Mas
Eric Mas est l'un des fondateur de METEO CONSULT – La Chaîne Météo. Éminent spécialiste de météo, Eric est également un marin passionné qui a routé les plus grands skippers sur toutes les eaux du globe : VDH lors du premier Vendée Globe, Philippe Jeantot, Jean Maurel, Michel Desjoyeaux, Francis Joyon, et tant d'autres. Actuellement il participe au projet de Lalou Roucayrol sur son multi 50.